La Bête à Bon Dieu
Ça coule de source !
mercredi 2 mai 2007, par Richard Bennahmias

Y a-t-il encore quelque chose dont on puisse dire « Ça coule de source ! » aujourd’hui ? C’est jusqu’à l’eau indispensable à notre vie quotidienne qui risque à terme de nous faire défaut ! Mais au-delà de l’eau réelle, c’est tout ce qu’elle symbolise qui semble aujourd’hui menacé : La Vie, tout simplement, dans toutes ses dimensions.
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« …celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : au contraire, l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle. [1]  »

Avons-nous conscience de la signification politique, sociale, morale et spirituelle sous-jacente à l’arrivée de l’eau courante jusque dans nos cuisines et nos salles de bain ?

Du point de vue politique, la mise de l’eau à la disposition de tous les foyers eut partie liée avec la naissance de l’Etat Providence : pas autre chose que l’extension au plus grand nombre des bienfaits du capitalisme par l’instauration de la société de consommation. De plus en plus nombreux sont ceux qui en sont aujourd’hui exclus.

Du point de vue moral, la multiplication des robinets est le symbole le plus significatif du basculement d’une société de pénurie à une société d’abondance, avec tous les changements de comportement que cela implique. D’un coté, la confiance dans un avenir de progrès a stimulé l’esprit d’entreprise ; de l’autre, l’insouciance à favorisé le gaspillage au point de faire de ce dernier le seul moteur de la croissance.

Du point de vue spirituel, la révolution de l’eau à tous les étages a subrepticement dégradé notre rapport à la Grâce. Les débats du XVIème siècle à propos de la Grâce se déroulèrent dans une ambiance de pénurie générale : l’affirmation d’une grâce offerte en surabondance à quiconque mettait sa foi en Jésus-Christ y éclata comme l’annonce d’un incroyable miracle. Des sociologues comme Max Weber nous ont expliqué comment ce message, pris en charge par les calvinistes puritains, contribua à la libération des forces productives, ouvrit la voie à la révolution industrielle capitaliste et à ses promesses de production de biens à l’infini.

Les valeurs puritaines ont imprégné nos mentalités.

La contrepartie spirituelle de cette accession à l’abondance a sans doute été une banalisation du message de la réforme. Quand les menaces sur l’emploi, sur la sécurité et sur la santé s’estompaient, le message de la gratuité du salut pouvait-il encore conserver sa saveur ? De quoi avions-nous encore besoin d’être concrètement sauvés quand nous bénéficiions d’eau potable, de routes sûres, d’emplois stables et de la sécurité sociale ? Quelle pertinence pouvait encore avoir l’annonce religieuse de l’Évangile de la Grâce quand ses manifestations séculières, concrètes et quotidiennes semblaient couler de source ?

La gravité des menaces écologiques qui pèsent sur notre planète, la recrudescence de la pauvreté et de l’insécurité consécutives à la mondialisation de l’économie remettent tout cela en cause. Sommes-nous pour autant renvoyés à cette bonne vieille civilisation de pénurie au sein de laquelle le message chrétien sonnait comme un incroyable miracle. La source jaillissant en vie éternelle va-t-elle se résorber dans les étroites et obscures citernes de nos vies intérieures et de nos solennités religieuses ? Réussira-t-elle a se frayer de nouveaux chemins d’incarnation dans nos existences sociales, politiques ou économiques ?

Sous la terre des difficultés du moment, dans les interrogations de nos églises et de nos œuvres sur leur vocation et leurs actions, le message du salut par grâce au moyen de la foi continue de bouillonner et cherche de nouvelles issues d’incarnation dans nos réalités quotidiennes. Que la grâce continue d’y couler de source !

Notes

[1] * Jean 4, 14