La Bête à Bon Dieu
Sagesse et action
discerner les brèches que Dieu ne cesse d’ouvrir dans nos fatalités
samedi 26 mai 2007, par Richard Bennahmias

Une sagesse sans conflit est-elle vraiment de ce monde ? Peut-elle encore trouver un écho dans nos vies de tous les jours ? Peut-elle nous apporter joie, force et courage face aux difficultés de notre existence ? Peut-elle être encore digne de confiance et être l’objet de notre foi ?
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Proverbes 8, 22 à 31

22. L’Éternel m’a créée la première de ses oeuvres, Avant ses oeuvres les plus anciennes.
23. J’ai été établie depuis l’éternité, Dès le commencement, avant l’origine de la terre.
24. Je fus enfantée quand il n’y avait point d’abîmes, Point de sources chargées d’eaux ;
25. Avant que les montagnes soient affermies, Avant que les collines existent, je fus enfantée ;
26. Il n’avait encore fait ni la terre, ni les campagnes, Ni le premier atome de la poussière du monde.
27. Lorsqu’il disposa les cieux, j’étais là ; Lorsqu’il traça un cercle à la surface de l’abîme,
28. Lorsqu’il fixa les nuages en haut, Et que les sources de l’abîme jaillirent avec force,
29. Lorsqu’il donna une limite à la mer, Pour que les eaux n’en franchissent pas les bords, Lorsqu’il posa les fondements de la terre,
30. J’étais à l’oeuvre auprès de lui, Et je faisais tous les jours ses délices, Jouant sans cesse en sa présence,
31. Jouant sur le globe de sa terre, Et trouvant mon bonheur parmi les fils de l’homme.

Romains 5, 1 à 5

1. Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ,
2. à qui nous devons d’avoir eu par la foi accès à cette grâce, dans laquelle nous demeurons fermes, et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire de Dieu.
3. Bien plus, nous nous glorifions même des afflictions, sachant que l’affliction produit la persévérance,
4. la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance.
5. Or, l’espérance ne trompe point, parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous a été donné.

La capacité à agir avec clairvoyance

Qu’est-ce que la sagesse ? Je sais bien qu’à la maison, à l’école du dimanche et à l’école de la semaine, nos parents, nos instituteurs, nos pasteurs nous ont tous engagés à devenir, à être et à rester des enfants sages. Sages comme des images. Cette invitation à la sagesse, elle nous a souvent protégé des mauvaises rencontres et des expériences malheureuses. Mais elle a aussi souvent pesé sur nos fragiles épaules comme un frein à notre vitalité et à notre créativité.

Selon la Bible, la sagesse est la capacité pour agir judicieusement
Cette définition est directement tirée du 3ème chapitre du livre de la Genèse. Bien sûr, la traduction Second nous dit qu’Êve vit que l’arbre était précieux pour ouvrir l’intelligence. Mais la Traduction Œcuménique de la Bible en français dit que « L’arbre était précieux pour agir avec clairvoyance  ».

Quand on attend d’un enfant qu’il soit « sage comme une image  », cela veut dire qu’on attend de lui qu’il ne bouge pas, qu’il ne trouble pas le monde des adultes pas les manifestations intempestives de sa vitalité et de sa créativité. Bref on attend de lui qu’il n’agisse pas, mais qu’il se taise, qu’il écoute et obéisse ; qu’il réfléchisse avant d’agir.
Mais j’aime bien cette expression parce qu’elle me rappelle aussi que Dieu nous a créés à son image, parce que je crois que Dieu est un dieu vivant, actif et créatif ; à son image, il nous appelle nous-mêmes à être vivant, actifs et créatifs.
La Bible nous dit que la sagesse est la capacité à agir avec clairvoyance. Il s’agit bien d’agir et d’être clairvoyant. Et déjà cela nous pose question : le « principe de précaution » qui domine notre réflexion éthique aujourd’hui ne définit-il pas au contraire la sagesse comme une capacité à suspendre l’action, à mettre un frein à notre vitalité et à notre créativité, à être « sages comme des images » ?

Les Proverbes nous parlent de sagesse, mais aussi de connaissance. De connaissance du bien et du mal, bien évidemment, mais aussi de tout savoir nous permettant d’agir judicieusement, avec justesse, avec justice, avec intelligence, en connaissance de cause, sur la base d’un savoir, d’une science. En disant cela, j’ai l‘impression de contempler un champ de bataille : entre la sagesse et la science, entre la sagesse et la foi, entre la science et la foi.

La sagesse et la science

Nous avons de la peine à comprendre aujourd’hui le lien qui unit dans cette définition la contemplation et la méditation d’une part, l’observation et l’action d’autre part. Quand on parle de sagesse, on pense plutôt aux sagesses orientales, par exemple, La plupart du temps, ces sagesses nous proposent, par la contemplation et la méditation, de renouer avec l’âme du monde. Une connaissance grâce à laquelle nous pourrions acquérir sérénité en face des difficultés de la vie, accord avec nous-mêmes, et harmonie avec notre environnement.
Ces sagesses se présentent à nous sous les aspects de la nouveauté et de l’exotisme. Elles sont en fait très proches de ce que l’on entendait par « sagesse » dans notre antiquité grecque et romaine. Mais quelque chose s’est produit dans notre Europe occidentale qui a fait basculer la connaissance du coté de la science. À partir de Descartes, la pensée occidentale ne s’applique plus à contempler l’univers pour entrer en harmonie avec lui, elle observe l’univers pour agir sur lui, pour le transformer. Depuis, l’essentiel de notre énergie intellectuelle est mobilisé par la science et par la technique. Et nous sommes en manque de sagesse.
La sagesse que donne l arbre de la connaissance du bien et du mal est une sagesse pour agir. On peut donc se demander si elle n’est pas à l’origine de ce passage de l’antiquité à la modernité, à l’origine aussi de la fracture qui divise notre sagesse humaine entre la contemplation et la méditation d’une part, l’observation et l’action d’autre part.

La sagesse et la foi

Quand nous parlons de sagesse, nous ne pouvons nous empêcher de penser à ces paroles de l’apôtre Paul : « C’est par la folie de la prédication que Dieu a choisi de sauver ceux qui croient … Nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens … Il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » (1 Cor 1, 21) Ces paroles justifient la méfiance légitime que nous inspire la mode actuelle pour les sagesses exotiques.
Pourquoi ces sagesses sont-elles aussi attrayantes ? Elles nous promettent le bien-être, le confort, la consolation, la sérénité. Il nous suffit de faire la somme de tous les avantages que nous pourrions tirer de leur pratique pour comprendre ceci : ces sagesses nous offrent de faire notre propre salut par nos propres œuvres.
La sagesse et la foi ne s’opposent en nous que quand nous oublions ce que nous disent aussi les Proverbes : « La crainte du Seigneur – autrement dit la foi – est le commencement de la sagesse  » Les Proverbes nous parlent de bonheur, leur poésie nous rend heureux, l’espace d’un instant. L’image de cette sagesse personnifiée qui joue sans cesse en présence de Dieu, c’est l’image de la confiance en Dieu, de la foi en Dieu. Cette confiance est première.. C’est ce manque de confiance qui disqualifie notre sagesse humaine.

La science et la foi

C’est bien dans l’ordre de la science que cette disqualification est la plus évidente aujourd’hui. Nous avons fini par nous accommoder de cette situation. Nous avons appris à continuer de croire sans pour autant considérer que le monde s’était fait en six jours, par exemple. Nous avons appris à ne pas mélanger la foi et la science. Pour ne renoncer ni à la foi, ni à la science, nous avons organisé entre la foi et la science une sorte de coexistence pacifique. Nous avons établi une ligne de démarcation entre les vérités de la foi et les vérités de la science. D’un coté nous n’attendons plus que la prédication de l’Évangile nous dise ce qu’est le monde, ni comment il fonctionne, ni même d’où il vient. Nous avons appris à nous passer de l’hypothèse de l’existence de Dieu pour expliquer l’énigme de l’univers. Et d’un autre coté, nous n’attendons pas de la science qu’elle nous apporte joie, force et courage pour affronter les difficultés de l’existence, les afflictions comme dit Paul.
Mais cet armistice est bien fragile. D’un coté, la science prétend de plus en plus s’occuper de nos états d’âme. Contre les afflictions, rien de tel qu’un bon anti-dépresseur ! De l’autre, l’annonce publique de l’Évangile nous conduit de plus en plus à nous préoccuper de la conduite des affaires publiques, notamment en matière d’éthique scientifique.

La foi par défaut

Mais ce qui fragilise le plus cet équilibre, c’est que la sagesse et la science sont toutes deux animées par un refus fondamental de la fatalité. De la fatalité quand elle semble s’acharner sur nos vies, de la fatalité quant elle torture sans fin notre humanité, de la fatalité quand elle paraît diriger la marche de notre univers. Il y a là un lien évident avec la foi. Un lien par défaut, mais un lien très fort.
Même privée du secours de la foi, la protestation contre la fatalité qui anime de manière égale la science et la sagesse trouve son fondement dans une conviction profonde : à quoi bon contempler, à quoi bon chercher, à quoi bon lutter, si notre univers n’est pas quelque part ouvert à notre attente de bonheur ? Même quand nous avons rompu avec elle, la Parole créatrice continue à agir en nous dans le refus viscéral de la fatalité qui nous anime. Avec la sagesse, les Proverbes nous annoncent que la Parole à l’origine de toute chose est une parole de bonheur, de bonté et de beauté.
Ce refus de la fatalité, il s’exprime dans la sagesse politique, pour le meilleur et pour le pire : le droit à la recherche du bonheur proclamé comme un don de Dieu par la déclaration d’indépendance des Etats-Unis, nous ne pouvons pas nous empêcher d’y croire. Et en même temps, nous sommes obligés de reconnaître que cet idéal juge avec sévérité la prétention de tout engagement politique à contribuer au bonheur de l’humanité.

Ce refus de la fatalité, il s’exprime dans les sciences : quand un scientifique reconnaît que ce qui anime sa soif de connaissance, c’est la recherche d’harmonies au sein du chaos apparent de l’Univers, c’est sur la beauté du monde qu’il parie. Mais, alors que l’inquiétude à propos du réchauffement climatique de notre planète occupe la une de nos journaux, pouvons-nous croire sans naïveté que, dans les sciences, tout n’est qu’ordre et beauté ?

La petite musique de la grâce

Quelle confiance pouvons-nous avoir en nos propres forces pour trouver une issue aux malheurs auxquels nous avons nous-même contribué ? La sagesse de notre temps ne se résume-t-elle pas à cette maxime que Dante place à la porte de son enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ! » La clairvoyance ou la lucidité ne consistent-t-elles pas dans le renoncement et la résignation ? Agir ? À qui bon !
Pouvons-nous encore agir avec clairvoyance ? Quel bonheur la sagesse peut-elle trouver parmi nous ?

Les paroles de l’Apôtre Paul nous mettent sur la voie. Ecoutez : « nous nous glorifions même des afflictions, sachant que l’affliction produit la persévérance, la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance. » De quoi s’agit-il pour Paul ? De ne jamais laisser le bruit de nos malheurs ou l’écho de nos réussites couvrir la musique, le cantus firmus de la Grâce. De cette grâce qui s’exprime si naïvement dans les paroles des Proverbes.

Il est un domaine de notre sagesse où le refus viscéral de la fatalité qui anime croyants et non-croyants s’exprime avec grâce, c’est la musique. Mais comment pouvons-nous oser entrer dans le cercle de bonheur, de bonté et de beauté que la musique trace à la surface de nos abîmes ? Que ce soit au temple ou au concert, entrer dans la musique exige de nous une conversion : que nous acceptions d’être aimés. Les évènements de notre vie quotidienne nous remplissent d’orgueil ou nous accablent de misère. Nous ne nous sentons pas dignes. Et pourtant, nous sommes invités à entrer. En dépit de toutes les difficultés que nous avons pu rencontrer pendant la semaine, nous savons que dimanche, même si nous ne comprenons rien à la parole du prédicateur, la musique, elle, nous dira de la part de Dieu : « Je t’aime ».

La parole du prédicateur, elle est assez simple. Elle fait appel à ce que nous savons depuis que nous avons eu accès à la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ. Quand nous acceptons d’accueillir le « Je t’aime » que Dieu nous adresse en Jésus-Christ crucifié et ressuscité, alors nous renouons avec le commencement de la sagesse. Alors nous sommes à nouveau capables d’agir avec clairvoyance, capables de discerner les brèches que Dieu ne cesse d’ouvrir dans nos fatalités. Paul parle d’épreuve : sur le chemin qui mène de l’affliction à l’espérance, c’est la bonne nouvelle de la Croix et de la résurrection que nous éprouvons, que nous expérimentons.. Une fois que nous l’avons expérimenté, alors non seulement nous croyons, mais nous savons que Jésus nous entraîne toujours à nouveau derrière lui sur le chemin qui mène de la passion à la résurrection, de la mort à la vie.

Alors, que ce soit dans notre vie privée ou publique, en famille ou au travail, que ce soit dans la conduite des affaires de la cité ou dans le domaine des sciences et des techniques, nous savons que Dieu ouvre toujours à nouveau devant nous les chemins de la vie. Nous pouvons y agir avec clairvoyance, c’est-à-dire en ne renonçant jamais à chercher les signes qu’il nous fait d’une issue heureuse aux situations même les plus désespérées. Alors la sagesse trouve son bonheur parmi nous.