La Bête à Bon Dieu
Coupable progrès ?
Les tentations religieuses du discours écologique
lundi 25 août 2008, par Richard Bennahmias

Dans leur ralliement au processus d’émancipation du genre humain engagé avec le siècle des Lumières, les théologies occidentales s’étaient appliquées à évacuer tout obscurantisme. Celui-ci ferait-il retour avec la prise de conscience écologique dont les manifestations médiatiques présentent une dimension manifestement créationniste, apocalyptique, mythologique et religieuse
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Nous nous trouvons face à ce qu’on peut appeler « un tournant des temps », comme le genre humain en a déjà traversé beaucoup. La gravité croissante des problèmes environnementaux nous impose soit de renoncer à tout avenir, soit de l’imaginer autrement. Si nous ne sommes pas capables d’imaginer de nouvelles modalités au progrès humain, et si nous ne changeons pas nos comportements dans ce sens, alors notre espèce court au devant de catastrophes de grande ampleur. Est-ce pour autant l’apocalypse ? Les catastrophes qui nous menacent sont-elles la punition de la transgression d’un ordre immémorial ?

Apocalypse écologique

Apocalypse signifie originellement « révélation ». Mais depuis que l’Apocalypse de Jean a tenté de « révéler » l’Évangile dans un contexte d’attente d’une fin des temps, apocalypse signifie « révélation concernant la fin des temps ». Mais plus qu’à l’Évangile lui-même, l’Apocalypse de Jean doit certainement son succès au merveilleux mythologique de sa conception du monde et de la fin catastrophique qui lui sert de contexte.

Sans qu’il s’agisse pour autant de « fin des temps », la globalité et la gravité de ses enjeux confère au discours écologique une dimension clairement apocalyptique. Ajoutez à cela le goût immodéré des médias pour le sensationnel, confiez le thème de l’écologie à quelques scénaristes hollywoodiens et vous obtenez une version médiatique du discours écologique qui, Évangile exclu, n’aura rien à envier au merveilleux mythologique des apocalypses d’origine religieuse.

Sur fond de créationnisme

Sans que cela remette en cause leur utilité pratique, qui ressort pleinement de l’intervention technoscientifique, les approches patrimoniales et conservatrices de l’écologie sont souvent aussi animées par un créationnisme diffus. Même si elle n’a pas été créée en 6 jours, la nature y est considérée comme donnée une fois pour toutes, organisée selon un ordre ou un plan intangible et constituée d’équilibres immuables, qu’il s’agit de respecter, de préserver ou de restaurer.

Trangression, punition, expiation

En caricaturant à peine, que lit-on en filigrane dans la présentation médiatique des menaces écologiques ? L’émancipation du genre humain engagée dès le 18ème siècle par les Lumières, ses conséquences dans le libéralisme politique et économique, et l’essor scientifique et technique qui s’en est suivi sont fondés sur la transgression d’un tabou. Mu par une coupable volonté de puissance, le genre humain a porté atteinte à l’intégrité d’un ordre immémorial. La gravité de cette transgression attire inéluctablement sur le genre humain la précipitation catastrophique des fins dernières.

Le raccourci est pratique : on s épargne une longue et fastidieuse pédagogie. Mais la diabolisation du progrès qui en découle interdit toute ouverture sur l’avenir et dessert ainsi les approches progressistes.

Évolution, émancipation et progrès

Pouvons-nous raisonnablement renoncer à l’action sur la nature ? Pouvons-nous restaurer une harmonie qui n’a jamais existé que dans les mythes ? Notre univers est en évolution, sans qu’aucun projet préalable immanent ne préside à celle-ci. Nous n’y avons rien à quoi nous référer pour choisir d’y préserver quoi que ce soit.

Notre humanité n’a enfreint aucun ordre naturel préétabli en s’engageant sur la voie de son émancipation. Les maladresses et les erreurs d’orientation qu’elle y a commises ne la condamnent pas à y renoncer, et elles offriraient à la théologie un mauvais prétexte pour l’inviter à s’en repentir.

L’enjeu actuel du mouvement écologique, ce n’est pas celui, religieux, du retour à une mythique harmonie dont nous nous serions écartés, mais celui, moderne, de la maîtrise et du contrôle que le genre humain peut exercer sur l’évolution de son environnement en fonction des projets et des buts qu’il se donnera à lui-même.