La Bête à Bon Dieu
Le courage d’aller se coucher
1 Rois 19, 1 à 10
mardi 1er août 2006, par Richard Bennahmias

Elie est fatigué de vivre : fatigué de vivre à en mourir. Dans la Bible, ça n’est ni le premier ni le dernier prophète à qui ça arrive ; comme si la dépression était une maladie caractéristique de la vocation prophétique.
La déréliction d’Elie nous touche personnellement, pour peu qu’à un moment ou à un autre de notre existence, nous ayons eu à traverser des périodes de crise, des « épreuves » comme on dit.
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Pourquoi Elie est-il donc si fatigué ? Et quand je dis « fatigué », je le dis dans le sens qu’on donne à cette expression autour de Nîmes ou de Montpellier : « Monsieur le pasteur, il faudrait que vous alliez voir Madame Intel, elle est très fatiguée. »
Elie est fatigué de vivre : fatigué de vivre à en mourir. Dans la Bible, ça n’est ni le premier ni le dernier prophète à qui ça arrive ; comme si la dépression était une maladie caractéristique de la vocation prophétique.
Pourtant, quand on exerce la profession de prophète, il est assez facile d’éviter de sombrer dans la dépression : optimiste, vous vendez de l’illusion ; pessimiste, vous vendez de la résignation. Opter pour l’une ou l’autre de ces attitudes est une question de positionnement marketing. Soit vous faites profession de persuader vos contemporains que tout va bien ou que bientôt tout ira mieux ; soit vous faites profession de les convaincre que la dureté des temps est une fatalité face à laquelle il n’y a d’autre choix que de s’adapter. Espérance mais illusion d’un coté, lucidité mais résignation de l’autre, dans les deux cas vous échappez, et vos auditeurs avec vous, à l’insoutenable tension que la véritable prophétie maintient entre lucidité et espérance.
Cette tension-là, cette passion, parce qu’elles sont le produit d’une vocation, et non le fond de commerce d’une profession, saisissent le prophète malgré lui : « Je suis passionné par le Seigneur » avoue Élie un peu plus loin : il ne peut pas faire autrement que de dénoncer dans les malheurs du présent la conséquence des erreurs du passé, tout en refusant de se résigner à leur fatalité. Sa lucidité et son intransigeance ne sont motivées que par une foi indéracinable dans la possibilité d’un pardon et d’un renouveau, quand bien même soutenir envers et contre tout cette conviction l’épuise jusqu’à en mourir.

Peu d’entre nous sont des prophètes. Et pourtant la déréliction d’Elie nous touche personnellement, pour peu qu’à un moment ou à un autre de notre existence, nous ayons eu à traverser des périodes de crise, des « épreuves » comme on dit. Ces périodes ou continuer d’espérer nous apparaît à la fois comme une nécessité vitale et en même temps comme une exigence surhumaine. Nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à espérer si nous voulons survivre à l’épreuve qui nous accable et en même temps, cette nécessité accroît notre souffrance et nous épuise.
Que l’espérance puisse parfois jouer pour nous le rôle d’un couteau qui remue dans la plaie de nos malheurs, le poème que je vous propose d’entendre le rend assez bien, notamment à cause de cet impitoyable « Recommence ! » dont il martèle l’impératif jusqu’à l’obscénité.

Recommence
Si tu es las et que la route te paraît longue
Si tu t’aperçois que tu t’es trompé de chemin
Ne te laisse pas couler au fil des jours et du temps
Recommence
Si la vie te semble trop absurde
Si tu es déçu(e) par trop de choses et trop de gens
Ne cherche pas à comprendre pourquoi
Recommence
Si tu as essayé d’aimer et d’être utile
Si tu as connu ta pauvreté et tes limites
Ne laisse pas une tâche à moitié faite
Recommence
Si les autres te regardent avec reproche
S’ils sont déçus et irrités par toi,
Ne te révolte pas , ne leur demande rien.
Recommence
Car l’arbre re-bourgeonne en oubliant l’hiver
Car le rameau fleurit sans demander pourquoi
Car l’oiseau fait son nid sans songer à l’automne
Car la vie est espoir et recommencement.

Il en a de bonnes, l’auteur inconnu de ce poème ! Nous le savons bien, que la vie est espoir et recommencement, on nous l’a appris au catéchisme, on nous l’a répété à chaque fois que nous avons été témoins d’un baptême ! Mais où trouver le courage d’espérer et de recommencer quand c’est précisément la vie qui nous échappe ; quand, comme Élie, nous n’en pouvons plus et que la violence des épreuves nous a fait perdre toute valeur à nos propres yeux. Comment alors entendre ce « Recommence ! » autrement que comme un « Marche ou crève ! »

Justement, aujourd’hui, Élie veut crever. Il est au bout du rouleau. Il a tout perdu ou presque, parce qu’il lui reste quand même un dernier souffle de parole, un dernier souffle d’humanité et de dignité pour jeter à la face de Dieu : « Seigneur, prends ma vie ! » Et après, il se couche et s’endort, apaisé sans doute par cette ultime prière.
À qui s’adresse ce cri, sinon au Seigneur de la vie, de cette vie qui est « espoir et recommencement », mais aussi sans repos ? À qui s’adresse-t-il, ce cri, sinon à cette voix impitoyable qui, pour tout secours à notre misère, se contente de nous ordonner sans cesse « Recommence ! ». À qui s’adresse-t-elle cette prière, sinon à cet impératif, venu d’on ne sait où, qui nous enfonce un petit peu plus la tête sous l’eau en nous accusant de ne plus trouver en nous-mêmes la force de surnager.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais depuis l’épisode de la résurrection du fils de la veuve de Sarepta, le Seigneur n’a plus adressé la parole à Élie. L’apostrophe d’Élie l’a-t-elle piqué au vif ? Toujours est-il que pendant le sommeil d’Élie, le Seigneur se réveille. Par l’entremise de son ange, il ne se contente pas de lui ordonner de se lever, mais il prend soin de lui : il le désaltère et le nourrit ; il lui rend des forces jusqu’à ce qu’il soit à nouveau en mesure de se mettre en marche. Et dans le récit qui va suivre et que nous connaissons bien, le Seigneur ne se manifeste ni dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans le souffle rafraîchissant d’une petite brise.

Cette expérience, l’apôtre Paul l’a lui aussi sans doute vécue. Ce qu’il nous raconte au début de la deuxième épître aux Corinthiens est tellement proche de ce qui arrive à Élie :
Le péril que nous avons couru en Asie nous a accablé à l’extrême, au-delà de nos forces, au point que nous désespérions même de la vie. Oui, nous avions reçu en nous-même notre arrêt de mort. Ainsi notre confiance ne pouvait plus se fonder en nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts. C’est lui qui nous a arraché à une telle mort, et c’est lui qui nous en arrachera : en lui nous avons mis notre espérance (2 cor 8 à 10).

Peut-être est-ce aussi l’expérience à laquelle se réfèrent les rédacteurs du Psaume 127 quand ils donnent ce conseil :
Rien ne sert de vous lever tôt
De retarder votre repos,
De manger un pain pétri de peine !
A son ami qui dort, le Seigneur en donnera tout autant.

Espérer contre toute espérance, c’est peut-être le plus souvent avoir le courage d’aller se coucher. Et pour trouver le sommeil, avoir aussi le courage de projeter vers Dieu l’expression de son désespoir ; le courage de ne plus s’accuser de ne pas en avoir fait assez pour faire triompher sa cause et de renvoyer la balle dans le camp de Dieu : « Tout ce que je pouvais faire, je l’ai fait, je suis à bout de ressources, à ton tour de jouer. » Non pas s’avouer vaincu, mais se souvenir que l’on ne se bat pas tout seul et que, maintenant, la partie est dans les mains de Dieu.
Dans le sommeil, attendre que les forces me reviennent. Et au réveil, attendre que comme pour Élie, la question fondamentale, celle de la cause pour laquelle je me suis épuisé, émerge à nouveau dans sa fraîcheur : « Élie, pourquoi es-tu ici ? »
Pour la plupart d’entre nous, et même si la dépression ne nous guette pas, c’est certainement dans cet état d’esprit que nous sommes invités à participer au repas du Seigneur

Il ne s’agit pas là seulement ici d’une recette de piété ou d’un viatique contre la dépression nerveuse. Pour en revenir à Élie, sa cause, exprimée en termes modernes, est triple : elle est religieuse certes ; peut-être à cet égard Élie en a-t-il trop fait en égorgeant de sa main les faux prophètes contre lesquels Dieu lui avait donné raison. Mais elle est aussi sociale, politique et écologique : Élie se bat contre l’injustice d’Akhab, de Jézabel et de leurs sbires, il se bat aussi contre la sécheresse qui frappe son peuple. En un mot, la cause d’Élie est humaine, dans toutes les dimensions de son humanité et de la notre.
Cela devrait nous inviter à bien comprendre que l’aventure d’Élie a une dimension sociale : combien d’hommes et de femmes autour de nous qui sont au bout du rouleau, que l’esprit de compétition impitoyable qui caractérise notre société a broyés. Combien de nos semblables qui n’attendent plus rien de l’existence, comme s’ils avaient reçu en eux-mêmes leur arrêt de mort ? À ces hommes et à ces femmes, qui aujourd’hui leur offre un lieu ou se reposer, se restaurer, se confier ? Un lieu où la question « Pourquoi es-tu ici ? », la question de leur dignité, puisse sereinement leur être posée ? Qui, pour elles et pour eux, jouera le rôle de l’ange dans la résurrection d’Élie ?

Arrêtons de nous poser la question de ce que nous pourrions faire encore pour annoncer notre Évangile à nos contemporains : cette question, à force d’être posée à nos églises vieillissantes et par trop conscientes de leurs faiblesses, sonne depuis longtemps comme un « Recommence ! » impératif, accusateur et décourageant.
L’histoire d’Élie nous pose une question beaucoup plus pertinente : « Qu’est-ce que cet évangile qui nous a nous-mêmes nourris et désaltérés peut apporter à nos contemporain ? » Pour nos Églises, comme pour nous-mêmes, cette question est la même que celle qui fut posée à Élie après qu’il eut été lui-même désaltéré et restauré : « Pourquoi es-tu ici ? »

Pourquoi sommes-nous ici ?
Ne nous empressons pas de répondre. Commençons par avouer qu’elle nous laisse perplexes et laissons une nuit de sommeil passer par dessus.

Amen





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