La Bête à Bon Dieu
Et le verbe devint chair
Critique historique de la Bible et incarnation
vendredi 16 octobre 2009, par Richard Bennahmias

Il est au moins une conviction que les découvertes récentes de l’archéologie des milieux bibliques sont susceptibles de renforcer, c’est celle-ci : l’apparente simplicité de ce que nous appelions autrefois “l’Histoire Sainte” ne suffit pas à rendre compte de la complexité vivante des liens que la Bible tisse et maintient, dans l’histoire et depuis avant même sa rédaction, entre Dieu et notre humanité.
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Certes, on peut être déstabilisé dans ses croyances lorsqu’on apprend que même David et Salomon sont probablement des héros à peu près aussi légendaires que les Vercingétorix, Roland ou Jeanne d’Arc de notre histoire de France.

Il fallait quand même s’attendre à ce que, soumises depuis plus de deux siècles à l’examen intensif des sciences historiques, linguistiques et archéologiques, les Écritures perdent leur statut d’exception. Mais s’agit-il vraiment d’une perte ? En quoi consistait leur statut d’exception, sinon dans la désincarnation d’une sorte de privilège d’immuabilité. Cette bibliothèque biblique, qui, de générations en générations et même lue au pied de la lettre, nous a familiarisés avec les idées mêmes d’histoire, d’évolution et de progrès, ce serait un comble qu’elle échappa à l’épreuve du temps. C’est une preuve de vitalité pour les Écritures elles-mêmes que le regard que nous portons sur elles, au lieu de se figer, continue d’évoluer. Une fois la surprise et, peut-être, la déception, passées, une fois l’idole d’encre et de papier tombée de son piédestal, la bibliothèque biblique y gagne en incarnation au cœur de la grandeur et de la faiblesse, de la complexité aussi, de notre destinée humaine.

Toutes les disciplines auxquelles on soumet les Écritures ont au moins ceci de scientifique qu’elles écartent Dieu de leurs hypothèses de travail. En d’autres termes, elles ne peuvent travailler que si elles excluent toute idée de révélation, en tout cas au sens où l’on entend ce mot d’ordinaire. De ce point de vue, l’intérêt de la Bible est de nous faire assister à l’invention de Dieu par ses auteurs, au cœur même de la destinée humaine. Et ça n’est déjà pas rien que de porter ce point de vue, pour ainsi dire “par en dessous”, sur l’histoire commune et partagée de l’humanité et de la divinité. Les sciences qui s’intéressent à la Bible nous font apparaître cette histoire avec toujours plus de relief et de couleur.

Mais il est entre les mots invention et révélation une communauté de sens qu’on aurait tort d’écarter. On invente une histoire, mais on invente aussi un trésor. Autrement dit, on le découvre, on le révèle. Sommes-nous vraiment obligés de concevoir la révélation à l’image d’Aphrodite sortant toute nue des eaux ou d’Athéna toute armée de la cuisse de Jupiter ? La seule nudité dont puisse se réclamer la vérité chrétienne, c’est celle qui conduit de la nudité du crucifié à la vacuité de son tombeau.

Les sciences qui s’intéressent à la Bible accomplissent à son égard une œuvre de révélation en ce sens qu’elles ôtent voile après voile sur les témoignages transmis par les Écritures, leurs origines, leur contexte, leurs enjeux. Certes, on peut se contenter de dire qu’elles nous font assister à l’invention de Dieu par l’humanité. Mais qui peut dire s’il s’agit alors d’une création de l’humanité, ou d’une découverte ? Et qui peut interdire au croyant d’y discerner le miracle permanent de l’incarnation : le verbe se faisant chair, Dieu s’inventant lui-même dans la marche de notre histoire.