La Bête à Bon Dieu
Où Dieu se donne à naître
Ésaïe 44
mardi 1er août 2006, par Richard Bennahmias

Pris hors de son contexte, ce passage du livre d’Ésaïe se présente comme une affirmation radicale et absolue du monothéisme par la divinité elle-même.
« En dehors de moi, pas de Dieu ! »
Ce passage nous fait témoins de la naissance du monothéisme : mais en enracinant cette naissance dans l’histoire de notre humanité, il pose une question qui nous hante depuis au moins deux siècles. Et si ce Dieu unique n’était que le principe actif, isolé à l’état pur, de ce que Karl Marx appelait l’opium du peuple  : une super-idole inventée en vue d’une super-servitude.
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Théologie et politique

Quand on a commencé à lire le prophète Ésaïe, on ne peut plus s’arrêter, emporté que l’on est pas sa verve poétique et rhétorique ! Si nous avons écouté la totalité du chapitre 44 augmentée du premier verset du chapitre 45, c’est parce que cet échantillon nous donne une meilleure idée des tenants et des aboutissants de l’affirmation monothéiste assénée par le trop court passage choisi par nos listes de lecture.
1°) En amont du passage proposé, l’affirmation monothéiste est associée à l’annonce d’un revirement d’attitude de la divinité, plus précisément d’un spectaculaire retour en grâce. Nous verrons par la suite que ce retour en grâce est lui-même associé à un tournant des temps majeur dans l’histoire des relations qu’entretiennent, depuis la plus haute antiquité, le monde méditerranéen et le proche orient, à savoir l’avènement de l’Empire Perse.
2°) En aval du passage proposé, l’affirmation monothéiste est associée à une longue tirade anti-idolâtre. Son ironie particulièrement savoureuse s’appuie sur un très grande richesse de détails quant aux techniques qui concourent accessoirement à la fabrication des idoles.
3°) Cet apologue anti-idolâtre sert d’introduction à une reprise du thème du retour en grâce : « Je t’ai façonné —> je te rachète » . Cette reprise « tricote » le thème de la fabrication de l’histoire par la divinité et le thème de son unicité et de son universalité.
4°) Cette affirmation emphatique de la puissance, de l’unicité et de l’universalité de la divinité introduit l’élément le plus surprenant de la prophétie : « Je dis de Cyrus : c’est mon Berger » ; (44,1) suivi immédiatement de « Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus que je tiens par sa main droite… » Désigner un conquérant étranger au peuple juif comme le successeur du déjà mythique roi David est pour le moins un coup d’audace.
Je vous propose d’interpréter le chapitre 44 comme s’il était tout entier tendu vers cette affirmation. *

La fabrique du monothéisme

La prophétie d’Esaïe est en général une prophétie très impliquée socialement, politiquement et géo-politiquement. Impossible ici d’en esquiver l’évidence. Les prophètes qui se réclament du nom d’Ésaïe sont de fins analystes de la situation géopolitique. Ils sont au courant de l’évolution des rapports de force ; ils sont en mesure d’avancer des hypothèses solides sur la façon dont ils se résoudront ; ils n’hésitent pas à prendre parti en faveur du camp dont ils envisagent la victoire finale, dans la mesure où ils estiment que celui-ci sera favorable à la défense de leurs intérêts territoriaux, politiques et religieux propres.
Quelques dizaines d’années plus tôt, Babylone, qui venait tout juste de reprendre le dessus sur Ninive, a investi le royaume de Juda, alors que Ninive avait depuis longtemps réduit à néant le royaume d’Israël. À cette époque, Ésaïe, mais aussi Jérémie, ont reproché aux rois de Juda leur alliance défensive avec l’Egypte. Cette erreur diplomatique aboutit à la conquête de Juda, à la destruction de Jérusalem et à la déportation de ses élites politiques et religieuses à Babylone. Maintenant, c’est au tour de Babylone de passer sous la coupe des Perses, sous la direction de Cyrus.
Les élites juives déportées à Babylone ont quelques raisons de croire que cette victoire inaugure un tournant des temps qui pourrait bien leur être favorable. Elles sont probablement depuis longtemps sensibles au syncrétisme monothéiste sur lequel la dynastie Achéménide entend appuyer ses ambitions impériales. On peut même se demander si, au travers de la prophétie d’Ésaïe, les élites religieuses juives ne prennent pas résolument parti de ce syncrétisme monothéiste pour le transformer en un monothéisme universel exclusif qui confèrerait au peuple juif un statut particulier et privilégié au sein de l’Empire Perse. Sur ce point, elles seront déçues, mais n’y auront quand même pas perdu au change, puisque sous la conduite de Néhémie et d’Esdras, Cyrus les rétablira sur la terre de leurs ancêtres et financera la reconstruction de leur capitale et de leur temple.
Au delà de ces calculs politiquo-religieux, l’enjeu spirituel de la prophétie, au moment où elle s’énonce, consiste pour les élites religieuses juives à reconnaître leur propre Dieu dans le Dieu des autres ; l’importance de l’enjeu et sa difficulté justifient l’emphase employée et le choix de prêter ses propres convictions à la divinité elle-même. C’est la divinité qui, en s’adressant directement à l’auditeur de la prophétie, tente de se faire reconnaître dans l’action qu’elle mène par l’entremise d’un prince étranger.
Le Coran affirme de façon directe, mais à la troisième personne : « Dieu est grand, il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » Chez Ésaïe, comme souvent dans l’Ancien Testament, le caractère direct du discours est redoublé par l’emploi de la première personne du singulier. Ce n’est pas le prophète qui dit que … mais la divinité qui revendique pour elle-même la grandeur et l’unicité. Est-ce le prophète qui, au risque du blasphème, a l’audace de mettre sa propre théologie dans la bouche même de la divinité, ou est-ce la divinité qui utilise la bouche du prophète pour parler en son nom propre ? Cette question, qui agitera plus tard le sanhédrin lors du procès de Jésus, n’a au fond pas grande importance. Ces deux hypothèses ne sont pas exclusives l’une de l’autre, bien au contraire : à travers la finesse d’analyse géopolitique du ou des prophètes, à travers leur audace théologique et leur insolence religieuse, une vérité nouvelle tente de se frayer un chemin dans l’histoire en même temps qu’elle façonne l’histoire.

Un monothéisme radical entre tolérance et intransigeance

Faute de documents, les historiens sont partagés quant à la nature du syncrétisme au moyen duquel la dynastie Achéménide tente d’asseoir sa domination, non seulement sur des bases militaires, mais aussi et surtout sur des bases idéologiques. Certaines sources nous les présentent comme plutôt intransigeants, d’autres parlent au contraire de tolérance. L’hypothèse la plus probable et communément admise parle d’un monothéisme destiné aux élites des différents peuples qu’on souhaite agréger à l’Empire naissant. Les gens cultivés savent bien que, même s’il porte un nom différent selon les langues et les cultures, le principe divin est un principe unique, mais ils tolèrent que le vulgaire, qui n’a pas les mêmes facultés d’abstraction, n’ait accès à ce principe que sous une multiplicité de formes.
De toute façon, sous ses versions intransigeante ou tolérante, le monothéisme se traduit par un mépris profond pour un polythéisme associé au paganisme, c’est-à-dire à la religion du paysan (paganus). La version développée par la prophétie d’Ésaïe est manifestement une version intransigeante et méprisante, comme en témoigne la charge anti-idolâtre des versets 9 à 18 du Chapitre 44.
L’argument anti-idolâtre est apparemment simple : l’idolâtre s’agenouille devant l’œuvre de ses mains. Dans le passage que nous avons choisi, il est développé avec force détails et au moyen de plusieurs exemples.
Il pose quand même question quant à la capacité du monothéisme à apprécier à leur juste valeur les œuvres du génie humain, quelle qu’en soit la nature : technique et artistique chez Ésaïe, mais aussi, au-delà, scientifique et idéologique. On trouve dans ce mépris l’origine de nombreux mouvements iconoclastes qui peuvent viser non seulement les œuvres d’art, mais aussi les productions technoscientifiques et idéologiques les plus élaborées du génie humain.
Mais pourquoi Ésaïe, au lieu de se contenter de la simple énonciation de l’argument, décrit-il avec une telle force de détail les techniques et les arts au moyen desquels on forge l’idole ? Est-ce seulement pour donner plus de force à l’ironie de son propos ? Certainement. Mais l’ironie s’appuie sur une profonde admiration à l’égard du génie créateur de l’espèce humaine.
La question que cette ironie pose à l’idolâtrie est à l’opposé du mépris : Comment une humanité capable de telles prouesses peut-elle au bout du compte les faire concourir à son propre asservissement ?
À cet égard, il n’est pas indifférent que l’affirmation monothéiste et anti-idolâtre soit encadrée par une référence au Dieu créateur. Avez-vous remarqué que le même vocabulaire technique et artistique sert à décrire la fabrication de l’idole et la recréation de son peuple par Dieu : « je t’ai formé … je t’ai façonné ». La créativité humaine qui concoure à la fabrication de l’idole est à l’image de la créativité divine au nom de laquelle, et par laquelle, Dieu rachète son peuple dans un mouvement de re-création.
Par son asservissement à l’idole, l’idolâtre retourne les capacités créatrices dont il a été doté non seulement contre lui-même, mais contre la divinité elle-même, comme Ésaïe le dit explicitement au chapitre 43 verset 24.

Servitude et service

Dans une certaine mesure, monothéisme intransigeant et tolérant se rejoignent : pour l’un comme pour l’autre, l’idolâtrie est synonyme d’asservissement. Mais le monothéisme tolérant des bâtisseurs d’empire en prend son parti. Pour tout dire, il en tire parti dans sa stratégie d’asservissement des peuples. Le monothéisme intransigeant d’Ésaïe refuse cette possibilité à un peuple à qui Dieu donne pour vocation d’être en son nom l’élite des peuples. La condition de la liberté retrouvée d’Israël, c’est de s’interdire toute idolâtrie, c’est-à-dire tout retour à la servitude.
Une question reste cependant posée : quelle est la différence entre la dévotion à l’égard des idoles et le service attendu par Dieu à l’égard de son peuple. Parce qu’après tout, ce Dieu unique, exclusif et universel, c’est le génie humain qui l’invente pour s’agenouiller devant lui. Au fond, on peut très bien concevoir un monothéisme idolâtre et asservissant. C’est en tout cas ainsi que des philosophes athées du XIXème siècle envisageaient le rôle du Christianisme.
Le prophète Ésaïe nous suggère trois pistes de réponse possibles :
1°) Il y a d’abord la charge anti-religieuse des versets 22 à 28 du chapitre 43, dont le prophète Amos nous fournit ailleurs le modèle quasiment pur : « Il est exclu, Jacob, que tu aies pu faire de moi ton invité … ». Comme si la pratique sacrificielle et plus généralement religieuse, au même titre que l’idolâtrie, mais sur un registre différent, pratiquait le même retournement . La dynamique créatrice est à sens unique : du créateur vers la créature, du Père vers le fils. Le vrai culte attendu par le Dieu créateur, c’est qu’on prolonge son action créatrice et non pas qu’on la retourne vers lui de quelque manière que ce soit.
2°) Il y a ensuite la mise du discours divin à la première personne. Cela peut certes passer pour de l’habileté rhétorique de la part du prophète. Mais ça n’est quand même pas la même chose de dire « Dieu est ceci ou cela » et de dire « Dieu dit “je suis ceci ou cela“ ». Même si dans les deux cas, c’est un être humain qui en prend la responsabilité, la responsabilité prise n’est pas tout à fait du même ordre. En ce qui concerne Jésus, elle le conduira jusqu’à la croix. Ce n’est peut-être qu’un fragile rempart contre l’idéolâtrie, mais quand même : d’un coté avec le discours neutre à la troisième personne, il y a la construction d’une théologie qui n’est au fond qu’une idéologie. Quelque soit la valeur de cette idéologie, le risque est grand d’un retournement idolâtrique à son égard. De l’autre, il y a une parole authentique, une parole adressée à des personnes ou à des collectivités particulières, une parole risquée dans des circonstances et des moments précis.
3°) Il y a enfin, sous-jacente à l’admiration évidente du prophète à l’égard du génie technique et artistique humain, la conception d’un univers et d’une humanité créés, en permanente création, et dotés d’une créativité autonome. Sauf à se trahir lui-même et à trahir le créateur, l’expression de ce génie propre ne peut se faire que dans le sens de la dynamique créatrice initiale . Il est sans importance de savoir si c’est le prophète qui a l’audace de mettre sa propre théologie dans la bouche de la divinité, ou si c’est la divinité qui utilise la bouche du prophète pour parler en son nom propre. Fondamentalement, la conviction qu’une dynamique créatrice étrangère à l’univers et à l’humanité agit dans leur évolution et dans leur histoire interdit au prophète de se satisfaire des statuts quo et l’incite à y scruter, à y interpréter et à y anticiper en permanence les signes de son action libératrice : libératrice de vie, libératrice de créativité et libératrice d’à-venir.

Dans le coeur du prophète résonne une parole qu’il ne parvient pas à étouffer, qui le réchauffe et le brûle. Il serait tellement plus simple de lâcher prise et de baisser les bras. Mais, au plus bas de la débâcle, dans le plus lointain exil, au creux même du tombeau, cette parole insiste : « rien n’est perdu ! ». Elle finit toujours par surmonter le tumulte de la débâcle et la lassitude de l’exil, à échapper à la clôture même du tombeau. Elle sort de la bouche du prophète, comme un enfant du ventre de sa mère. Dans cette sortie de la Parole, Dieu, à chaque fois s’invente et se laisse inventer dans ce qu’il a de plus unique : créateur et libérateur de nouveaux possibles offerts à notre humanité.
C’est ce service que le Dieu unique attend de nous : que, dans nos bonheurs comme dans nos malheurs, nous laissions sa Parole faire de nous ses inventeurs.