La Bête à Bon Dieu
Les rencontres de l’escargot aventureux
vendredi 20 novembre 2009, par Richard Bennahmias

Quand j’étais jeune, je croyais Que si un jour Dieu entendait
Notre chant, il en aurait Pitié. Ce que je sais
-Car j’ai longtemps vécu- M’empêche d’y croire
Et je ne chante plus…
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Le tranquille matin
Est d’une douceur enfantine.
Les arbres allongent
Leurs bras vers la terre.
Une vapeur tremblante
Recouvre les semis,
Tandis que l’araignée
Tend ses chemins de soie
Qui rayent le cristal limpide
De l’air.
Et l’escargot, sage
Bourgeois du sentier,
Humble et ignoré,
Contemple le paysage.
Enhardi par la paix divine
De la nature,
Oubliant les tracas
Du foyer, il décide
De voir le bout du chemin.
 
Il se met en route et pénètre
Dans un bois de lierre
Et d’orties, au milieu duquel
Deux vieilles grenouilles
Tristes et malades
Prennent le soleil.
 
-Ces chants modernes,
Murmurait l’une d’elles
Sont inutiles.-Oui,
Ma chère, lui répond
Sa compagne qui était
Presque aveugle et blessée,
Quand j’étais jeune, je croyais
Que si un jour Dieu entendait
Notre chant, il en aurait
Pitié. Ce que je sais
-Car j’ai longtemps vécu-
M’empêche d’y croire
Et je ne chante plus…
Devant la forêt sombre
Notre escargot s’effraie.
Il veut crier. Impossible.
Les grenouilles sont tout près.
-Est-ce un papillon ?
Demande l’aveugle.
-Il a deux petites cornes,
Lui répond son amie.
C’est l’escargot. Viens-tu,
Escargot, d’une autre terre ?
 
-Je viens de chez moi et veux
Y retourner au plus tôt.
-Fi ! le poltron ! s’exclame
Celle qui ne voit pas
Tu ne chantes jamais ?-Jamais,
Dit l’escargot-Ni ne pries ?
-Non plus. Je ne l’ai pas appris.
-Tu ne crois pas à la vie éternelle ?
-Qu’est-ce que c’est ?
 
-Eh bien… c’est vivre toujours
Dans l’eau la plus cristalline,
Près d’une campagne en fleur
Aux pâtures savoureuses.
-Quand j’étais petit, un jour,
Ma pauvre aïeule me dit
Qu’à ma mort je m’en irais
Sur les feuilles les plus tendres
Des ramures les plus hautes.
-Ce n’était qu’une hérétique !
Nous te disons la vérité,
Nous. Et tu y croiras !
Font les grenouilles furieuses.
 
-Ah, pourquoi suis-je parti ?
Gémit notre escargot. Oui, je crois
Pour toujours à la vie éternelle
Que vous m’annoncez.
Les grenouilles
Pensives s’éloignent
Et l’escargot effrayé
Se perd dans la forêt.
Notre aventurier rebrousse
Chemin. Dans la sente
Un silence ondulé
Semble sourdre des branches.
Un groupe de fourmis rouges
Se trouve sur sa route.
Elles sont tout agitées
Et entraînent de force
L’une d’elles qui a
Ses antennes brisées.
L’escargot s’exclame :
-Fourmillettes, tout doux !
Pourquoi maltraitez-vous
Ainsi votre compagne ?
Dites-moi son forfait.
En conscience, je jugerai.
Toi, pauvrette, parle d’abord.
 
La fourmi à demi morte
Lui répond fort tristement :
-J’ai vu les étoiles.
-Que sont les étoiles ? disent
Les fourmis inquiètes.
Et l’escargot pensif
Répète : Les étoiles ?
-Oui, répond la fourmi,
J’ai vu les étoiles.
Au sommet de l’arbre
Le plus haut de l’allée,
J’ai vu des milliers d’yeux
Briller dans mes ténèbres.
 
Et l’escargot demande :
-Mais que sont ces étoiles ?
-Des lumières qui planent
Au-dessus de nos têtes.
-Nous ne les voyons point,
Protestent ses compagnes.
-Pour moi, dit l’escargot, ma vue
Ne dépasse pas les herbes.
Et les fourrnis de s’écrier
En agitant leurs antennes :
-Nous te tuerons, tu es
Paresseuse et perverse.
Le travail est la loi.
 
-Oui, j’ai vu les étoiles,
Dit la fourmi blessée.
Notre juge décrète :
Laissez-la s’en aller,
Poursuivez votre tâche.
D’ailleurs l’accusée
Est sur le point de rendre l’âme.
 
Dans l’air doux et subtil
Une abeille a passé.
La fourmi agonise
Et sent le soir immense.
-Elle vient m’emporter
Vers un astre, dit-elle.
Les fourmis s’enfuient
En la voyant morte.
 
Notre escargot soupire
Et s’éloigne étourdi.
L’éternité l’emplit
De confusion.
-Ce sentier
N’a pas de fin, dit-il.
Peut-être qu’au bout
On arrive aux étoiles.
Mais je suis trop lent
Pour y parvenir.
Bah ! N’y pensons plus !
 
Tout se fondait dans le brouillard
Et le pâle soleil
Des angélus lointains
Appelaient les fidèles.
Et notre escargot, sage
Bourgeois du sentier,
Étourdi et troublé
Contemple le paysage.
 
Federico Garci Lorca
 
Décembre 1918, Grenade