La Bête à Bon Dieu
Hasard, fatalité, providence :
la place de Dieu dans un monde incertain
William James, dans "La volonté de croire"
samedi 12 décembre 2009, par Richard Bennahmias

La seule manière cohérente de représenter un pluralisme et un monde dont les parties puissent agir l’une sur l’autre en raison de leur conduite bonne ou mauvaise, est l’indéterminisme. Quel intérêt, quelle saveur, quel aiguillon nous inciterait à parcourir le droit chemin si nous sommes incapables de sentir que la mauvaise route était également possible et naturelle, je dirai même menaçante et imminente ?
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Les possibilités seules justifient en nous ce sentiment d’une perte irréparable que provoque l’insuccès ou l’échec.

…Le monde est passablement énigmatique pour toute conscience… L’indéterminisme, la théorie du libre arbitre conforme au bon sens populaire et fondée sur le jugement de regret, représente le monde comme vulnérable, comme susceptible d’être endommagé par celles de ses parties qui agiraient mal. Et cette action mauvaise elle-même y apparaît comme une possibilité, comme un accident qui n’est pas inévitable, mais auquel on ne saurait non plus parer infailliblement. Une telle théorie, faite d’opacité et d’instabilité, nous apporte un univers pluraliste, agité, dans lequel aucun point de vue isolé ne permet d’embrasser la scène entière…

le mot « hasard » est précisément le mot qui convient au sujet. Le substituer à celui de « liberté », c’est abandonner carrément et résolument toute prétention de contrô1e sur les choses que l’on prétend libres… C’est une expression d’impuissance, et c’est par suite le seul terme sincère que nous puissions employer lorsqu’en accordant la liberté à certaines choses, nous voulons l’accorder honnêtement et accepter les risques de la partie…

Admettre un tel hasard que rien ne garantit une telle liberté, n’est-ce pas exclure complètement la notion d’une Providence qui gouvernerait le monde ? n’est-ce pas laisser le destin de l’univers à la merci des possibilités chanceuses et le rendre incertain dans cette mesure ? N’est-ce pas en résumé nier notre aspiration vers une paix finale qui succéderait à toutes les luttes, vers un ciel bleu qui dominerait tous les nuages ?

Ma réponse sera brève. La croyance au libre arbitre n’est en rien incompatible avec la croyance à la Providence, à condition que vous ne réduisiez pas le rôle de la Providence à ne fulminer que des décrets fatals. Si vous lui permettez de pourvoir l’univers de possibilités aussi bien que d’actualités, et de partager sa propre pensée entre ces deux catégories, comme nous le faisons pour la nôtre, le hasard peut exister sans être l’objet du moindre contrôle, même de sa part, et le cours de l’univers peut être réellement ambigu ; et cependant la fin de toutes choses peut demeurer exactement conforme à la Volonté éternelle.

Le plan du créateur resterait ainsi en blanc quant à un grand nombre de ses détails actuels, mais toutes les possibilités en seraient enregistrées. La réalisation de certaines d’entre elles serait absolument abandonnée au hasard ; ce qui veut dire qu’elle ne serait déterminée qu’à la minute précise de cette réalisation. D’autres possibilités seraient déterminées de manière contingente, c’est-à-dire que la décision à prendre à leur égard serait subordonnée aux résultats produits par le simple hasard. Mais le reste du plan, y compris l’issue finale, serait rigoureusement fixé une fois pour toutes. De sorte que le créateur n’aurait pas besoin de connaître tous les détails des phénomènes actuels tant qu’ils ne sont pas réalisés ; et à n’importe quel moment, sa vision de l’univers serait semblable à la nôtre, c’est-à-dire composée en partie de faits et en partie de possibilités. Il est une chose cependant dont il pourrait être assuré, c’est que son univers est sauf, et qu’en dépit de bien des zigzags il pourra toujours le ramener dans la bonne voie.

Dans cette conception d’autre part, une question demeure : celle de savoir si le créateur entend résoudre par lui-même les possibilités au moment opportun, ou si au contraire il entend déléguer ses pouvoirs et laisser à une créature finie telle que l’homme le soin de prendre les décisions nécessaires. Le grand point est que les possibilités existent. Peu importe que nous les réalisions nous-mêmes ou qu’elles soient réalisées par le créateur à travers nous à ces moments d’épreuve où la balance du destin semble trembler et où le bien arrache la victoire au mal ou se retire sans force de la bataille ; l’essentiel est d’admettre que le résultat ne saurait être décidé ailleurs qu’ici et maintenant, C’est là ce qui donne sa réalité palpitante à notre vie morale.

La nature exacte de cet être infini nous demeure cachée de toues manières ; notre hypothèse ne sert donc qu’à donner libre cours à notre tempérament courageux. Mais ce résultat, elle y atteint également chez tous les hommes. « J’ai placé devant toi la Vie et le Bien, d’une part, la Mort et le Mal, de l’autre : c’est pourquoi tu choisiras le Bien, pour que vous viviez, toi et ta race. » Lorsque cet appel nous est adressé, notre caractère et notre personne entrent seuls en jeu. Le mot de l’énigme, pour les savants comme pour les ignorants, réside en dernier ressort dans le consentement muet ou dans la résistance intérieure de leur âme.Il n’est nulle part ailleurs, ni dans les cieux, ni au-delà des mers ; le verbe est tout près de toi, sur tes lèvres et dans ton coeur, afin que tu puisses l’accomplir.

William JAMES La volonté de croire