La Bête à Bon Dieu
L’histoire d’Adam et Êve
C’est Prométhée raconté par Woody Allen
samedi 16 janvier 2010, par Richard Bennahmias

Celui qui nous raconte l’histoire d’Adam et Êve veut manifestement nous confier des choses importantes sur ce qu’il en est de notre dignité devant Dieu. Et pour ouvrir nos cœurs, il choisit la meilleure clef qui soit : l’humour. En nous faisant rire ou sourire, l’histoire d’Adam et Êve nous dit nos quatre vérités tout en nous rassurant sur l’amour que Dieu nous porte.
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L’humour et l’amour

C’est surtout la cascade de « c’est pas moi, c’est l’autre », après la descente de Dieu dans le jardin, qui donne au récit sa dimension comique. Imaginez ce qui reste de la pomme, son trognon, passant de main en main avant d’atterrir dans la gueule du serpent. Et finalement, c’est Dieu qui récupère la pièce à conviction.

Pourquoi le livre de la Genèse comporte-t-il deux récits de création différents ? Pourquoi la grande fresque cosmique du premier récit de la création, tout entière placée sous le signe de la bénédiction de Dieu, ne suffit-elle pas ? La différence d’échelle entre les deux récits devrait attirer notre attention. Pourquoi passer aussi soudainement des majestueuses étendues du cosmos à l’étroitesse domestique d’un jardin potager, sinon pour produire un effet comique ? Le cosmos, c’est l’image même de l’ordre et de la perfection. Tandis qu’un potager, même tiré au cordeau ! On attend qu’une taupe, un lapin ou un serpent pointe le bout de son nez sous les salades ou au milieu des semis. « nobody’s perfect » !

Je ne sais pas si le narrateur du second récit de la création connaissait l’histoire de Prométhée, mais la comparaison s’impose : Prométhée crée l’humanité à partir d’une motte d’argile et Athéna y introduit le souffle de vie. Malgré l’interdiction de Zeus, Prométhée donne le feu à l’humanité, après l’avoir volé aux Titans. Pour le punir, Zeus fait enchaîner Prométhée et un aigle lui dévore éternellement le foie. Nous avons là une allégorie du destin tragique de l’humanité.

L’histoire d’Adam et Êve, c’est Prométhée surpris en flagrant délit de vol de confitures ! ou de figues, ou de pommes. Woody Allen ne s’y prendrait pas autrement pour tourner en dérision la conception tragique que les grecs se font de la destinée humaine.

Qui sommes-nous ? Des prométhées condamnés à une souffrance éternelle parce qu’ils ont volé aux dieux les feux de la technique et de la science ? Ou des enfants terrorisés par leur propre audace et ne sachant inventer d’autre excuse que ce pitoyable « C’est pas moi, c’est l’autre » ? Cette question, c’est Dieu qui nous la pose, avec humour et amour. Si Dieu a vraiment bénit sa création, comment pouvons-nous croire à la fatalité ?

Créateur ou prédateur ?

Avons-nous besoin d’apprendre à nos enfants que les jouets de leurs frères et sœurs sont plus désirables que les leurs ? Ils le savent avant de naître !

À l’intérieur du jardin d’Eden, l’arbre de la connaissance du bien et du mal est le seul Bien que Dieu se réserve. Dieu a offert à Adam et Êve une quantité considérable de biens. Il leur a même donné les moyens de faire croître et de multiplier leurs propres biens. Mais le bien qu’ils préfèrent, c’est le bien d’autrui.

Ce que Dieu compte faire de son Bien, c’est sa liberté. Quand le roi Salomon demandera à Dieu de lui donner la sagesse, Dieu n’hésitera pas à le faire bénéficier des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et mal (1 Roi 3/9). Mais Adam et Êve ne demandent pas, ils prennent !

Distinguer le bien du mal, maîtriser les sciences et les techniques, pour la Bible, ça n’est jamais un mal. Ce sont des moyens que Dieu nous donne pour développer et maîtriser notre propre créativité. Mais voler le bien de l’autre, que cet autre soit Dieu ou mon prochain, ça c’est une faute ! Et dans un univers animé par l’inépuisable générosité du dynamisme créateur de Dieu, où notre humanité est dotée de sa propre part de créativité, c’est le plus stupide des comportements.

C’est pas moi, c’est l’autre !

Comment peut-on être aussi stupide ? La réponse nous est donnée dans l’épisode le plus comique de l’histoire d’Adam et Êve : en répétant chacun à leur tour « c’est pas moi, c’est l’autre ! » Adam et Êve se ridiculisent devant Dieu et sous nos yeux.

Quand Dieu appelle Abraham, Abraham se tient debout devant Dieu et répond « me voici ! ». Quand nous soupçonnons nos enfants de nous mentir, nous leur disons : « regarde-moi dans les yeux ! ». Adam et Êve fuient le regard de Dieu et tremblent à l’écoute de sa Parole. Ils voulaient être « comme des dieux » et voilà qu’ils rampent sous les feuilles !

Cette situation nous fait rire parce qu’elle nous est familière : quand nos enfants ont commis une faute, qu’est-ce qui nous déçoit le plus ? Qu’ils aient commis une faute ou qu’ils refusent de la reconnaître ? Parce que nous souhaitons que nos enfants grandissent, nous souhaitons qu’ils deviennent capables de dire « Je suis celui qui a fait cela ». Mais quand Dieu dit « Qui a fait cela ? », il n’y a personne d’assez courageux pour dire « me voici ! », personne d’assez humain pour dire : « c’est moi ! »

Non seulement Adam et Êve ont volé le bien de l’autre, mais c’est aussi à l’autre qu’ils font porter la responsabilité de leurs actes. « C’est pas moi c’est l’autre » : cette exclamation enfantine, nous l’avons si souvent entendue dans les cours d’école ou les terrains de jeux, dans la bouche de nos politiciens, et, avouons-le, bien souvent aussi, dans nos propres bouches. Elle est la manifestation la plus simple et la plus évidente du péché originel.

En accusant Êve, Adam n’hésite pas à rompre la solidarité conjugale. Plutôt que d’accuser Adam, Êve désigne le serpent et au travers du serpent, Dieu lui-même. Cette délicatesse préserve leur solidarité de couple, mais tout lien de solidarité avec Dieu est désormais rompu. À partir de ce moment, et de façon inéluctable, l’autre devient à la fois une menace et un bouc émissaire. Et Dieu devient le principal objet de cette défiance, l’Autre par excellence, coupable par définition de toutes les imperfections de la création. Du coté de l’humanité, la confiance est rompue, sans retour possible.

Le bêtise prédatrice n’est rien d’autre que la conséquence immédiate et inéluctable de cette perte de confiance fondamentale.

De la défiance à la confiance

Et du coté de Dieu ? Après tout, dans sa colère, Dieu aurait pu décider de tout détruire pour recommencer à zéro. Ça n’est pas ce qu’il fait. Dieu ne se repend pas d’avoir créé l’humanité et le monde comme il les a créés. Il garde confiance et reste fidèle à son projet. Dieu n’a personne de responsable en face de lui à qui pardonner, mais il passe quand même outre. Dieu met tout en œuvre pour que l’aventure de sa création continue.

Pourquoi considérons-nous l’exclusion du jardin et les sentences qui l’accompagnent comme des punitions ? La situation d’Adam et de Êve à la sortie du jardin d’Eden est pourtant une description réaliste des données fondamentales de notre condition humaine, avec ses misères, mais aussi ses grandeurs.

Hommes aussi bien que femmes, nous sommes fondamentalement des êtres de désir. Si nous ne maîtrisons pas le flot de nos désirs, nous nous condamnons à toutes sorte de servitudes. Mais le désir est avant tout le moteur de notre créativité : sans lui, pas de projets, pas d’initiative, pas d’entreprises.

Après la sortie du jardin d’Eden, les promesses de fécondité prononcées initialement par Dieu sur notre histoire humaine deviennent vraiment réelles et concrètes. Il nous suffit de regarder la croix pour nous rendre compte que la créativité divine comporte son lot de travail, de souffrance, de souci et de sueur. À l’image de la créativité divine, notre créativité humaine n’est jamais sans travail, ni souffrance, ni souci, ni sueur.

Mais une fois que Dieu libère notre humanité de la clôture du jardin d’Eden, c’est un vaste champ d’initiatives qui s’offre à la créativité qu’elle hérite de Dieu. Et quelles que soient les formes qu’elle prend, notre fécondité humaine est avant tout source de joie.

Dignité et responsabilité

Ce ne sont pas des malédictions que Dieu prononce sur Adam et Êve, mais une pédagogie de la dignité et de la responsabilité. Aucune pédagogie ne peut fonctionner sans une relation de confiance : le maître donne confiance au disciple et le disciple doit faire confiance au maître. D’Abraham à Jésus, dans l’histoire de notre humanité, dans l’histoire de l’accession de notre humanité à l’âge adulte, Dieu ne cesse de nous offrir sa confiance.

Nous nous demandons aujourd’hui si nos économies vont pouvoir redémarrer et comment. Nous sommes inquiets des conséquences du réchauffement climatique. Nous ressentons les progrès techniques et scientifiques comme des menaces plutôt que comme des promesses.

Mais soyons au moins convaincus de ceci : chaque fois que notre humanité a préféré conquérir des terres nouvelles sur la mer plutôt que d’envahir les terres de ses voisins, chaque fois qu’elle a préféré inventer de nouveaux médicaments plutôt que de brûler des sorcières, chaque fois qu’elle a préféré développer des ressources d’énergie renouvelable plutôt que d’épuiser le capital d’énergie fossile de notre planète, c’est que quelque part, d’une manière ou d’une autre, elle a su répondre par sa propre créativité à la confiance que Dieu lui offrait.

Que ce soit dans l’éducation de nos enfants, dans le souci que nous avons de notre propre dignité, ou devant les obstacles auxquels l’histoire de notre humanité semble se heurter une fois de plus, c’est du retour de cette confiance que dépend notre salut, c’est-à-dire la continuation de l’aventure féconde et prolifique que Dieu a depuis longtemps choisi de vivre avec nous