La Bête à Bon Dieu
L’éthique en mal de fondements (2)
La dignité propre de l’éthique
mardi 1er août 2006, par Richard Bennahmias

Une fois évacuée la question des fondements, quelle valeur et quelle signification attribuer au questionnement éthique tel qu’il est suscité par l’évolution incertaine de notre monde ?
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Cela ne fait pas perdre pour autant toute légitimité aux recherches théologiques, ontologiques et anthropologiques qui accompagnent nécessairement toute interrogation éthique. À défaut de fondations, nous pouvons attendre de ces recherches qu’elles nous fournissent le vocabulaire de notre délibération morale sans pour autant nous décharger de la responsabilité de nos choix. Cela ne disqualifie pas non plus notre questionnement éthique, mais lui confère au contraire une dignité propre et un autre statut que celui de simple conséquence d’une ontologie, d’une anthropologie ou d’une théologie. Une fois évacuée la question des fondements, quelle valeur et quelle signification attribuer au questionnement éthique tel qu’il est suscité par l’évolution incertaine de notre monde ?

Liberté et responsabilité contre contrainte et norme

De quoi parle-t-on quand on parle d’éthique ? La question peut sembler naïve alors que le mot est sur toutes les lèvres. Pourquoi ne parle-t-on plus de morale, alors qu’au moins étymologiquement, c’est la même chose ? Les mots « éthique » et « morale » sont formés l’un sur une racine grecque, l’autre sur une racine latine qui renvoient tous deux à l’idée intuitive de mœurs, avec la double connotation de ce qui est estimé bon et de ce qui s’impose comme obligatoire. La convention d’usage qui consiste à réserver le terme d’éthique pour la visée d’une vie accomplie et celui de morale pour l’articulation de cette visée dans des normes caractérisées à la fois par la prétention à l’universalité et par un effet de contrainte peut nous aider à comprendre pourquoi l’éthique semble aujourd’hui supplanter la morale.
L’éthique aborde la question des moeurs sous l’angle d’attaque de la liberté et de la responsabilité personnelle, la morale sous celui de la contrainte et des normes collectives, sinon universelles. Si le mot éthique a si bonne presse, c’est qu’il fait plutôt référence à l’individu et à son épanouissement personnel. Le repli de la morale sur l’éthique peut s’interpréter comme une conséquence de la disparition des fondements susceptibles de supporter une morale à prétention universelle. Dans un monde où plus rien de ce qui est permis ou interdit ne tient tout seul, il ne reste plus à l’individu qu’à chercher en lui-même la justification de ses actes et de son comportement. Il s’agit avec l’éthique d’assumer le privilège d’être l’auteur de ses pensées, de ses paroles et de ses actes. Dans la mesure même où tout autant en nous-mêmes que dans le monde qui l’environne, plus rien de ce qui est permis ou interdit ne va de soi, l’éthique nous aide à supporter d’être quelqu’un de singulier, quelqu’un de personnel, quelqu’un d’autre en même temps qu’elle fait peser sur nous la responsabilité pleine et entière de nos relations avec autrui et avec notre environnement.
On aurait cependant tort de s’appuyer sur cette distinction pour rendre inconciliables les deux approches qu’elle permet de repérer. Éthique et morale font en effet toutes deux référence au rôle joué par la médiation sociale dans le rapport que nous entretenons avec l’univers. Alors que la morale s’appuie sur les conventions sociales pour s’adresser à l’individu et bien souvent le renvoyer à lui-même et à sa solitude, l’éthique part de l’individu avec ce que les composantes de sa personnalité peuvent comporter d’asocial pour lui permettre de gérer sa relation avec la société. Il ne s’agit pas avec l’éthique de se conformer à des normes, mais de s’accommoder du lien social, voire de le faire vivre : transmuter notre désir en volonté, s’autoriser ou s’interdire tel ou tel de ses exutoires en fonction du Bien que nous visons, du respect que les normes sociales nous imposent à l’égard du Bien d’autrui, de notre attente de respect ou de reconnaissance de notre propre Bien par autrui.

Articuler éthique et morale

En ce qui concerne la possibilité de soumettre l’évolution technoscientifique à une morale, il est évidemment souhaitable d’envisager comment ces deux démarches interfèrent l’une avec l’autre. Si la question éthique se pose aujourd’hui avec tant d’insistance, en particulier à propos de l’évolution technoscientifique (mais on pourrait en dire tout autant de la classe politique ou du monde de la finance et de l’entreprise), c’est que le Bien visé par chaque chercheur en particulier, le Bien visé par la communauté des chercheurs et le Bien visé par chacun des autres acteurs sociaux pris individuellement ou communautairement entrent nécessairement dans des conflits dont il serait souhaitable qu’ils aboutissent à la proposition de visées éthiques socialement acceptables et à la définition de contraintes morales personnellement supportables.
Paul Ricoeur nous offre une solution simple quand il se propose d’établir 1) la primauté de l’éthique sur la morale ; 2) la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme ; 3) la légitimité d’un recours de la norme à la visée, lorsque la norme conduit à des impasses pratiques [1]. Il attire ainsi notre attention sur le fait que la visée éthique court secrètement sous les habitudes de la morale, même si elle n’impose sa nécessité que dans les situations critiques. Il souligne par ailleurs que les impasses pratiques auxquelles conduit la morale renvoient toutes à la question de notre identité personnelle dans ce qu’elle a de plus singulier. Cependant, ces définitions insistent sur la médiation sociale au point même d’occulter le rapport à la nature. Dans la mesure où nous nous demandons comment une éthique pourrait nous épargner les conséquences dommageables pour notre espèce des dénaturations auxquelles les technosciences nous semblent aujourd’hui conduire, cette absence nous invite à nous interroger sur le rôle joué aujourd’hui par la nature ou ce qui en tient lieu dans la définition des normes de la morale et des visées de l’éthique.

Y-a-t-il un sujet à l’éthique ?

S’il semble désormais impossible de « fonder » une éthique, il n’est par contre pas interdit de s’interroger sur le contexte dans lequel s’enracine le questionnement éthique. Quand nous posons la question des fondements de l’éthique, nous supposons déjà que ce n’est pas l’éthique qui est en crise. À l’évidence, le questionnement éthique émerge d’un contexte de crise au sein duquel l’éthique consiste précisément à s’orienter. Dans ce genre de contexte, la question « que faire ? » semble s’imposer à l’évidence comme la question première. Mais elle ne se pose pas avec la neutralité que lui suppose le mode infinitif auquel on la pose d’ordinaire. Il suffit de lui supposer un locuteur pour en saisir la charge d’urgence, de nécessité et de protestation résignée ou non face à l’inéluctable. L’inquiétude qu’elle exprime signale au moins que quelqu’un émerge du contexte sous la pression des menaces que ce contexte fait peser sur lui. Situer la question « Que faire ? » dans le contexte de crise où elle trouve sa seule justification en la personne d’un locuteur pressé par la nécessité permet d’en révéler le caractère foncièrement sotériologique. En elle s’exprime un sujet saisi par le sentiment de sa perte, c’est-à-dire de la perte des repères qui assuraient son identité, balisaient son existence sociale et faisaient de sa relation avec l’univers un monde doué de sens. Peut-être y a-t-il dans ce « Eloi, eloi, lama sabachtani » et dans ce « de profondis » la seule manifestation saisissable d’un sujet par ailleurs évanescent. Pour le reste, l’infinitif de la question laisse en suspens la question de la capacité de ce sujet à exister en dehors de cette interrogation sur lui-même : y a t’il encore un sujet capable de porter des jugements sur le contexte au sein duquel il évolue, de les y engager activement et d’en porter la responsabilité. La question « Que faire ? » se pose en même temps que les questions « Comment me faut-il comprendre la réalité à l’intérieur de laquelle j’ai à agir ? » et « De qui ou de quoi éprouvais-je qui je suis et jusqu’où dois-je ou puis-je dire « je » de moi ? » [2]. Ces questions traduisent précisément la difficulté d’un sujet à émerger du contexte au sein duquel il évolue. Avec la question « Que faire ? », la nécessité du recours à l’éthique advient en même temps que celle du recours à une ontologie et à une anthropologie non plus comprises comme des fondements, mais comme les enjeux étroitement imbriqués du questionnement éthique et de la délibération morale.

Laisser être l’Être ?

Il est difficile de signaler cette imbrication de l’éthique avec l’ontologie et l’anthropologie sans faire ne serait-ce qu’une brève incursion chez Heidegger. L’intérêt et la nouveauté de sa pensée, c’est qu’elle définit l’Être non pas comme position mais comme relation, différence et ouverture. Certes, « chez Heidegger, la description existentiale concerne non l’homme, mais le lieu, - « l’être-là » - de la question de l’être. » [3] L’être n’advient à lui-même dans le Dasein humain que par le ministère de la parole ou du langage. C’est là que s’expérimente la différence ontologique dans le rapport que l’homme entretient avec le monde - dans l’habitation. Pour Heidegger, il n’est d’onto-logie que par la médiation du Da-sein humain, c’est à dire par ce qui, du fait de sa situation existentielle de déréliction, est porteur de la question de ce qu’il en est de son être ; le Dasein est « ontiquement marqué en ce que, dans l’être de l’étant, il y va de son être même.  » [4] , ce qui le situe d’emblée dans un contexte sotériologique. Quant à la raison pour laquelle Heidegger aborde sa démarche ontologique par l’analyse phénoménologique de l’existence humaine, elle relève foncièrement de l’éthique : « Être, pour l’homme, c’est toujours avoir à être, saisir ou manquer ses pouvoir-être, c’est comprendre ou se demander : qu’est-ce que l’être ?  » [5] Heidegger ne s’en cache pas qui affirme par ailleurs que la pensée ontologique est déjà en elle-même l’éthique originelle [6].
Cela étant, on peut se demander si l’orientation onto-logique de la démarche heideggerienne n’aboutit pas à une stérilisation de l’éthique par une disqualification de l’action : La pensée qui travaille à construire la maison de l’Être est originellement éthique en ce qu’elle laisse l’Être être [7] ; elle est un faire, mais un faire qui surpasse d’emblée toute praxis » ; elle est supérieure à toute action et production, non par la grandeur des réalisations ou par les effets qu’elle produit, mais par l’insignifiance de son accomplir qui est sans résultat. [8]. Enfin, l’existential de l’être-pour-la-mort est la garantie d’une authenticité(Eigentlichkeit) comprise comme mise en repos et adéquation à soi-même.
À la question « Que faire ? », Heidegger répond « Rien ! » … et surtout pas de technique ! En fait de « retour à l’être », Heidegger nous ramène à la conception antique de la science comprise comme sagesse et contemplation, ce qui ne nous est pas d’un très grand secours pour aborder les questions éthiques et morales posées par l’évolution technoscientifique de notre civilisation.

Valeur de l’éthique

D’un point de vue théologique cependant, même s’il privilégie la contemplation au détriment de l’action, l’interrogation éthique apparaît chez Heidegger comme la réponse naturelle de l’homme à une attente de salut émergeant d’un contexte critique. Il définit l’être-homme comme une relation au monde médiatisée par le langage et élève le questionnement éthique au rang de composante originelle et permanente de l’être-homme. Il désigne comme enjeu du questionnement éthique la naissance et la préservation d’une authenticité personnelle - d’une compréhension de soi - au sein de cette relation. Avec lui nous apprenons d’une part que l’éthique ne peut se fonder que sur elle-même et d’autre part qu’à défaut d’y être fondée, elle émerge avec le langage comme la manifestation essentielle de notre rapport à l’Être ou à l’univers.

Notes

[1] P. Ricoeur, Soi-même comme un Autre, Paris, Seuil l’ordre philosophique, 1990, p. 200.

[2] Il s’agit d’une reformulation des questions posées par Helmuth Thielicke dans Theologische Ethik, Bd 1, JBC Mohr, Tübingen 1951, §9 & § 1633

[3] préface à R. Bultmann, Jésus, p. 27

[4] En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, p. 81

[5] trad. française de R.Boehm et A. de Waelhens, L’être et le temps, Gallimard NRF, p. 27). Le noeud de la structure existentiale est constitué chez Heidegger par la catégorie de l’être pour la mort en tant que possibilité ultime dont l’assomption est la condition d’accès à l’authenticité. Mais il s’agit précisément d’une possibilité ontologique dont la réalisation ontique reste chez Heidegger dans un suspens proprement eschatologique.

[6] M.Heidegger, Lettre sur l’humanisme, pp. 150 et 152 : « cette pensée qui pense la vérité de l’Être comme l’élément originel de l’homme en tant qu’ek-sistant est déjà en elle-même l’éthique originelle »

[7] M.Heidegger, Lettre sur l’humanisme, pp. 154 et 155

[8] M.Heidegger, Lettre sur l’humanisme, pp. 164 et 165