La Bête à Bon Dieu
Pour en finir avec l’apologie de l’Édit de Nantes
Éloge de la trahison
samedi 20 mars 2010, par Richard Bennahmias

Les célébrations de l’Édit de Nantes sont déjà loin, mais il arrive encore que de temps on l’invoque comme l’exemple type de la tolérance en politique. Or, l’Édit de Nantes fut avant tout un merveilleux exemple d’habileté politique et stratégique. Ce en quoi il mérite beaucoup plus de louanges, même s’il consacra une trahison.
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D’abord, il faut se rappeler qu’au siècle d’Henri IV et jusqu’à celui de Louis XIV, le mot tolérance n’avait pas cette connotation de bienveillance que lui on fait acquérir les Lumières. Tolérer, cela voulait dire "supporter" par nécessité ce qu’on continuait de considérer comme un mal.

Dans toute l’Europe, renonçant au principe oecuménique face au refus de Rome de convoquer un Concile, les protestants ont exploité la montée en puissance du fait national et se sont appuyés sur les princes pour faire aboutir leur projet de réforme de l’Église. Il s’agissait en fait d’une reprise de la vieille tactique d’Évangélisation pratiquée depuis la conversion de Constantin.

Les protestants : un parti politiquo-miltaro-religieux

Quand les querelles religieuses à propos de la réforme de l’Église ont abouti dans le Royaume de France à la constitution d’un Parti Protestant, ce dernier a bien évidemment été concerné par les querelles de succession dynastique qui ont suivi la mort d’Henri II. L’avènement d’un nouveau monarque représentait à chaque fois pour lui une opportunité de faire valoir ses vues. Quant à la dynastie des Valois, elle était suffisamment fragile pour que Catherine de Médicis se serve de son appui en vue d’obtenir un rapport de force favorable au maintien de ses fils au pouvoir.

Très tôt, le parti protestant s’est organisé sur le modèle qui a abouti à la constitution des Provinces Unies des Pays Bas. Il était gouverné par une assemblée tripartite (sur le modèle des États Généraux) composée de trois collèges : Les nobles, chargés de la conduite des opérations militaires, le clergé (les pasteurs), et le tiers état. Ce parti était placé sous la direction d’un "Protecteur", qui était censé jouer le même rôle que Cromwell en Angleterre ou Guillaume d’Orange aux Pays Bas.

Après avoir subi de nombreuses défections, le parti protestant appelle Henri de Navarre comme protecteur. Henri de Navarre assurera le succès des armes du parti protestant jusqu’à sa trahison.

L’histoire de l’Édit de Nantes révèle avant tout la finesse stratégique et politique de ce dernier.

Habileté stratégique

Au moment du "Paris vaut bien une messe" et de la promulgation de l’Édit de Nantes, Henri de Navarre a conduit les troupes du Pari Protestant de victoires en victoires. Tout le Sud de la France, jusqu’à la Loire est sous sa domination militaire, politique et religieuse. Le catholicisme romain y est en voie d’éradication. Du point de vue tactique, le Parti Protestant est à l’apogée de sa puissance.

Et c’est là que joue l’habileté stratégique du futur Henri IV : certes à une toute autre échelle, il ne commet pas l’erreur qui sera fatale à Napoléon 1er et à Hitler dans leurs campagnes de Russie respectives. Henri de Navarre prend précisément conscience que son parti se trouve à ce moment dans le rapport de force le plus favorable. S’il poursuit son avancée victorieuse pour conquérir la totalité du Royaume jusqu’aux Flandres, il n’y arrivera qu’au prix de l’épuisement de ses forces.

Le rapport de force est favorable, mais pour négocier quoi ?

Habileté politique

Le but du Parti Protestant est de conquérir la totalité du Royaume pour y imposer la Réforme, calvinienne au deumeurant. Henri de Navarre est-il convaincu de la légitimité de cet objectif ? C’est peu probable : on peut vraisemblablement le ranger parmi ceux qu’on appelle à l’époque "Les Politiques", qui n’ont jamais cessé de tenter de régler le conflit religieux par la négociation.

Paralellement à l’avancée des opérations militaires, les chances d’Henri de Navarre augmentent de faire valoir ses droits de prétendant à la couronne de France. Par ailleurs, si le Parti Protestant est à son apogée, les conflits religieux ont plongé le Royaume de France dans la misère et le chaos. Et il faut savoir gré au "politique" Henri de Navarre de préférer le bien être du Royaume à la victoire d’un parti religieux sur un autre.

Le rapport de force qu’Henri de Navarre a obtenu en conduisant le Parti Protestant de victoires et victoires jusqu’à la Loire le place donc dans une position particulièrement favorable pour négocier son accession à la couronne de France.

Tolérer l’intolérable

Henri de Navarre trahit donc le Parti Protestant à son profit.

Cette trahison se fait au prix de la nécessité de tolérer l’intolérable, à savoir la création, avec le maintient des structures militaires du Parti Protestant encasernées dans des "places fortes", d’un État dans l’État. C’est en cela que l’Édit de Nantes est un Édit de tolérance. La dynastie des Bourbons, dont il est le créateur, n’aura de cesse de réduire la puissance du Parti Protestant. Le souvenir des misères, des horreurs et des destructions causées pendant près d’un siècle par le conflit religieux suffit à légitimer la rigueur avec laquelle Richelieu s’y emploiera.

Au moment où Louis XIV révoque l’Édit de Nantes, le Parti Protestant n’existe plus en tant que force politique. Il ne représente plus aucun danger pour la stabilité de la dynastie des Bourbons et la paix civile. Du point de vue religieux et intellectuel, la Réforme a perdu en France toute influence notable. Les violences qui précèdent et accompagnent la révocation de l’Édit de Nantes sont un des épisodes les plus pitoyables du règne finissant de Louis le Grand.

Et c’est probablement l’acharnement inutile d’un monarque atteint de sénilité contre un protestantisme résiduel et inoffensif qui confère son aura à un Édit qui constituait en lui-même une menace pour l’unité politique du Royaume.