La Bête à Bon Dieu
à propos de la "petite apocalypse" de Matthieu
Sauve qui peut !
Matthieu 24, 32 à 44
jeudi 4 novembre 2010, par Richard Bennahmias

Après avoir été élevé dans la religion du progrès, je constate depuis une trentaine d’années le retour en force d’une conception archaïque et tragique de l’évolution. Est-il possible aujourd’hui d’évoquer le progrès sans sombrer dans la nostalgie ?
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Dieu existe-t-il ?

Le mot « dieu » a-t-il encore une signification pour nous aujourd’hui ? S’il s’agit de désigner par ce mot la puissance qui va se venger de tout ce que notre volonté de puissance et notre insatiable désir ont fait subir à notre environnement, alors ce dieu-là est en train de prendre figure sous nos yeux. C’est la Nature elle-même, à qui les colonnes de nos journaux et les écrans de nos télévisions prêtent progressivement les traits d’une divinité outragée ; ou alors c’est « l’Être », qui se venge de ce que nous l’avons « oublié » et ne l’avons pas pieusement « laissé être ». Un dieu dont le genre humain ne cesse de provoquer la colère par ses initiatives sacrilèges.

Arrêtons donc de nous demander s’il existe un dieu ! Aujourd’hui, c’est certain : Il y a quelque part quelqu’un ou quelque chose qui nous dépasse et nous fait payer les transgressions de notre modernité. Tôt ou tard, il mettra un terme à notre croyance dans le progrès scientifique, technique et social. Et nous voilà, au crépuscule d’un XXème siècle qui n’en finit pas de finir, avec sur les bras le réchauffement climatique, la prolifération des armes nucléaires, la récession économique sur les bras, sans parler de la décadence des mœurs et des menaces sur la démocratie. Notre prétention à faire concourir notre intelligence et notre industrie à l’avènement d’une société d’abondance et de bien-être va bientôt recevoir sa punition. Mais, même si toutes les menaces dont se nourrissent nos apocalypses contemporaines sont bien réelles, le dieu dont elles esquissent la figure n’est pas le dieu de Jésus-Christ.

Apocalypses de malédiction et de décadence

La crise que nous traversons aujourd’hui fait resurgir des comportements et des raisonnements archaïques. Il suffit pour s’en convaincre de feuilleter les pages du Nouveau Testament. Une ambiance apocalyptique semblable à celle que nous subissons aujourd’hui sert de toile de fond autant aux évangiles qu’aux épitres de Paul. Souvenons-nous aussi de la manière dont les mythologies grecques et romaines faisaient se succéder l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge d’airain, puis l’âge de fer. Les stoïciens, dont l’influence intellectuelle et morale était considérable au temps de Jésus, enseignaient que l’ordre cosmique initial était soumis à une dégradation inéluctable qui devait conduire une conflagration finale.

Si cette conception de l’Univers remonte à la surface à chaque nouvelle crise, c’est parce qu’elle correspond à notre expérience commune, et tragique, de l’existence. De même que l’usure de l’âge conduit toutes choses à la mort, de même le dérèglement progressif de l’harmonie originelle doit naturellement aboutir à une dislocation du cosmos. À l’époque où apparaît Jésus, nombreux sont ceux qui pensent que le monde a atteint cette phase ultime de sa décrépitude. On interprète chaque guerre, chaque épidémie, chaque catastrophe naturelle, chaque dérèglement des mœurs comme un signe avant-coureur de la conflagration ultime.

La religion du pire

Dans la plupart de ces conceptions antiques, seule la disparition totale du monde usé peut permettre l’avènement d’un monde neuf. On se prépare à la fin des temps et on attend l’avènement de temps nouveaux. On cherche la porte qui permettra d’y accéder. Mais ce qui les caractérise, c’est que toute idée de progrès en est exclue. Si évolution il y a, c’est toujours vers le pire, jamais vers le meilleur.

L’histoire nous a aussi appris que des guerres, des invasions, des révolutions sociales, politiques, économiques ou technologiques pouvaient causer la chute des empires et des civilisations. L’idée que l’évolution de notre univers s’accomplit essentiellement à l’occasion de crises ponctuées par de soudaines catastrophes n’est pas étrangère à notre modernité. Experts en tous genres : politologues, sociologues, économistes, philosophes se succèdent à l’envie sur les écrans de nos télévisions et dans les pages de nos journaux pour nous expliquer que, si nous ne changeons pas, nous courons droit à la catastrophe finale.

Il y a quelques années, c’était pour nous vendre toutes sortes de recettes infaillibles de salut : s’il fallait consentir aux sacrifices nécessaires, c’était pour accéder aux promesses d’une ère nouvelle. Mais aujourd’hui, en fait de salut, les promesses d’une ère nouvelle ont fondu comme neige au soleil et il s’agit tout au plus de sauver les meubles. Toute idée d’un débouché de la crise sur une ère nouvelle a disparu. Il s’agit seulement de retarder l’échéance du pire.

Apocalypse de bénédiction

Ces « apocalypses » n’ont rien à voir avec la Révélation de Jésus-Christ. Les idéologies qui les sous-tendent révèlent seulement une angoisse ultime qui travaille notre humanité depuis l’aurore des temps. Une humanité effrayée de ses propres capacités et coupable des maigres bonheurs qu’elle parvient à arracher à un univers hostile. En utilisant le langage apocalyptique, Jésus ne cherche pas à provoquer ni à conforter cette angoisse, mais il intervient dans l’ambiance morbide qu’elle engendre et situe son propre message, sa propre mission et surtout sa propre personne dans la vision du monde qu’elle organise. Mais c’est pour la battre en brèche.

On pourrait croire que le livre de la Genèse conserve une trace de cette conception cyclique de l’évolution de l’univers, puisqu’il interpose l’épisode du Déluge entre la création originelle et notre propre monde. Mais ce qu’il faut remarquer dans les 12 premiers chapitres de ce livre, c’est que Dieu n’y procède jamais par destruction, mais par correction. Même si le Déluge est une grande lessive, l’essentiel, c’est-à-dire la bénédiction initiale, reste préservé et promis à un avenir.

Quand Jésus fait allusion à l’histoire de Noé, il entend avant tout révéler aux disciples que le fil de la bénédiction de Dieu se fraye un chemin ininterrompu à travers toutes les ruptures et tous les cataclysmes de l’histoire de notre humanité et de notre univers. Pourquoi, sinon, Jésus donnerait-il le bourgeonnement des figuiers comme seul signe patent et fiable de l’avènement du règne à venir ? C’est parce que Noé garde confiance dans la fidélité de Dieu qu’il entend la parole de salut que celui-ci lui adresse. Derrière le Dieu qui, au vu des turpitudes croissantes de l’humanité, se repent de l’avoir créée, Noé continue de croire au Dieu qui, par sept fois prononce la bénédiction sur l’œuvre que sa Parole a engendré avec amour. Avant même que la parole de salut ne lui soit explicitement adressée, Noé reste toujours prêt à accueillir les signes de bénédiction que Dieu ne cesse de manifester dans sa création. Et quand il n’y a plus moyen de faire autrement, Noé accueille dans l’arche ce meilleur auquel il n’a jamais cessé de se tenir prêt. En dépit du pire qui va croissant autour de lui, en dépit de la rupture radicale dont il sent l’échéance se rapprocher inéluctablement, toujours prêt au meilleur, Noé reste fermement attaché au fil de la bénédiction originelle, à la promesse que Dieu maintient tendue au travers de l’histoire.

L’origine du monde

Mais une fois qu’on a lâché ce fil, comment en discerner la trace dans l’histoire ? Se refuser à faire de Dieu l’auteur des catastrophes et des fléaux qui endeuillent notre humanité, c’est bien. Mais quelle place lui concéder encore dans le gouvernement de notre univers. En dehors des bourgeons du figuier, Jésus ne nous donne pas de réponse explicite à cette question. Ce n’est pourtant pas un hasard si les évangélistes Matthieu, Marc et Luc placent cette prophétie apocalyptique à la veille de sa passion. En la prononçant précisément à ce moment, Jésus inscrit la totalité de son message, de sa vocation et de sa personne au centre de l’histoire de notre univers. Le destin de notre univers va se jouer tout au long de cette semaine atroce où s’enchaîneront sa trahison, son arrestation, son procès, ses tortures et son exécution. Et pour leur permettre de franchir cette épreuve, Jésus enjoint à ses disciples de se tenir prêts au meilleur, dans la veille et dans la prière, comme autrefois Noé.

Ce meilleur ne leur apparaîtra dans tout son éclat qu’après coup : en Jésus, sur la croix, Dieu accomplit définitivement le jugement qu’il prononce sur l’humanité, sans cataclysme, sans guerre, sans peste, mais dans l’infinie patience de la passion ; dans l’incognito de la croix, notre humanité franchit définitivement avec Jésus les eaux de tous les déluges passés, présents et à venir. Apocalypse de bénédiction, l’inattendu de la résurrection révèle aux disciples l’amour par lequel Dieu maintient et renouvelle sa création. Leur passage à la suite de Jésus au travers des eaux tumultueuses de ce baptême les rattache désormais au fil indestructible de la promesse ; et nous avec eux ! Chrétiens, nous croyons que, s’il est une crise ultime où tout se décide de l’histoire de notre humanité et de notre univers, c’est celle qui s’accomplit en Jésus sur la croix. Chrétiens, nous croyons que, s’il est un lieu d’où naît enfin un monde nouveau, c’est, des entrailles de la terre, par l’ouverture du tombeau vide. Qu’au travers cette crise ultime, toute crise soit promise à une issue heureuse, c’est ce que nous confessons dans l’espérance de la résurrection et dans la symbolique de notre propre baptême.

Où et quand Dieu existe-t-il ?

Il nous faut bien le reconnaître, celui que les chrétiens appellent Dieu à la suite de Jésus-Christ a encore de la peine à exister aujourd’hui. Que ce soit par notre entremise ou par celle de quiconque, le meilleur que Dieu veut pour nous s’introduit subrepticement dans notre monde soumis au mal, pour lui arracher quelques parcelles de bénédiction : signes de résurrection qu’il nous faut accueillir, célébrer, préserver et faire croître. La résurrection s’impose à chaque fois par surprise, aux disciples autant qu’à nous, mais les signes qu’elle engendre ne trompent pas : relèvement, libération, renaissance, bonheurs petits ou grands.

À cette irruption de l’existence de Dieu, il ne nous faut jamais cesser d’être attentifs, en dépit de tout ce qui peut en recouvrir la discrète évidence. Comme aux jours de Noé, même quand tout semble perdu, c’est le meilleur promis par Dieu que Jésus nous demande d’accueillir, sur lequel il nous demande d’anticiper et dont il nous demande de témoigner autour de nous. Comme aux jours de Noé, Dieu fait passer ces signes et ceux qui les portent avec, au travers des déluges qui les menacent. Ainsi la perspective ultime de l’avènement de son Règne intervient-elle sans cesse dans l’évolution présente de notre humanité et de notre univers.

La foi et le progrès

Après avoir été élevé dans la religion du progrès, je constate depuis une trentaine d’années le retour en force d’une conception archaïque et tragique de l’évolution. Pourquoi, en l’espace d’une génération, nos contemporains ont-ils renoncé à croire au progrès ? Est-il possible aujourd’hui d’évoquer le progrès sans sombrer dans la nostalgie ? Le progrès est devenu à peu près aussi « has been » que le christianisme et la foi en Dieu. D’où vient cette idée de « progrès » qui ouvrait les perspectives de mon enfance et de mon adolescence aux promesses d’un futur heureux ?

À Noël autant qu’à Pâques, nous célébrons depuis des siècles l’irruption inattendue de la Parole dans la chair de notre Univers. Dans le ciel sombre et lourd de menaces qui semble être le nôtre aujourd’hui encore, cette irruption a définitivement ouvert notre univers à l’avènement du règne de Dieu. Elle ne cesse d’y agir et d’y progresser.

Pour nous en convaincre, nous pouvons certes regarder les bourgeons des figuiers, mais nous pouvons aussi jeter un regard sans nostalgie sur les progrès scientifiques, techniques et sociaux accomplis par notre humanité depuis que Jésus a prononcé cette apocalypse. En dépit de tous les obstacles que nos Églises ont pu souvent opposer à son développement, les progrès accomplis par notre univers et notre humanité sont une manifestation de l’avènement du règne de Dieu inauguré par Jésus-Christ.