La Bête à Bon Dieu
Ne t’inquiète donc pas !
Matthieu 6, 24 à 34
jeudi 24 février 2011, par Richard Bennahmias

Ne pas s’inquiéter de ce qu’on va manger ! Il en a de bonne, Jésus ! Ça se voit qu’il n’a jamais fait les courses. L’autre jour, sans y faire attention, je suis resté presque un quart d’heure au rayon des laitages, à comparer les prix, à lire soigneusement les étiquettes. Je devais avoir l’air malin, comme ça, en pleine méditation devant un pot de yoghourt !
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Acheter biologique ? C’est quand même cher et on n’est même pas sûrs du résultat ? Avec ou sans matières grasses ? Et les graisses polyinsaturées, quel pourcentage ? Et les additifs allergogènes ? Il paraîtrait que le « bifidus actif », c’est de la blague… Il a bien fallu que j’arbitre entre m’inquiéter pour mon portefeuille et m’inquiéter pour ma santé !

J’ai passé beaucoup de temps à me préoccuper de ce que j’allais manger et de combien d’argent j’allais encore devoir délester mon trop maigre compte en banque.

Je ne sais pas si, à vous, ça vous fait le même effet, mais moi, quand quelqu’un me dit : « Ne t’inquiète pas ! », ça me donne aussitôt le sentiment que je ferais peut-être bien de m’inquiéter. Pourquoi mon interlocuteur a-t-il supposé que je m’inquiétais, alors que je lui posais simplement une question et qu’il lui suffisait d’y répondre ?

De quoi nous inquiétons-nous ? De quoi devrions-nous nous inquiéter ? Et en quoi les propos de Jésus peuvent-ils répondre à notre inquiétude ? De quoi s’inquiètent les interlocuteurs de Jésus ? De quoi pourraient-ils ou devraient-ils s’inquiéter ?

Le programme de la cité de Dieu

Il faut d’abord préciser que le passage que nous avons entendu fait partie du « Sermon sur la Montagne ». On devrait d’ailleurs parler de « leçon », puisque le Sermon sur la Montagne s’adresse aux disciples, que Jésus a entrainé sur une montagne pour se mettre à l’écart des foules. Les « disciples » ce sont celles et ceux qui, pour apprendre de Jésus, se « mettent à sa suite ». Dans l’évangile de Matthieu, ce long discours joue le rôle d’une leçon inaugurale : après avoir recruté ses disciples, Jésus leur enseigne son programme.

Ce que nous avons entendu est donc un extrait du programme de Jésus destiné à ses disciples, en quelque sorte des détails. Mais pour bien comprendre les détails de ce programme, il est bon d’en rappeler les intentions, précisées par Jésus lui-même.

• Premièrement, à la suite de Jésus, les disciples sont appelés à manifester la gloire de Dieu. Par leurs paroles, leurs comportements et leurs actes, ils sont désormais en charge, avec Jésus, de la réputation de Dieu. Il y a quand même de quoi s’inquiéter ! Comment être à la hauteur ?

• Deuxièmement, à la suite de Jésus, les disciples sont invités à entrer dans le Royaume de Dieu. Et c’est peut-être ce qui les inquiète le plus : combien de fois dans les évangiles, la question est-elle posée, souvent avec angoisse : « Que dois-je faire pour entrer dans le Royaume de Dieu ? ». Avec Jésus qui a déjà commencé à arpenter au pas de charge les routes de Palestine, plutôt que de franchir une frontière pour entrer dans un nouveau pays, « entrer dans le Royaume de Dieu à la suite de Jésus » s’apparenterait plutôt à plutôt à monter dans un train en marche. Cela est d’autant plus vrai que, depuis le baptême de Jésus, le Royaume de Dieu n’est plus seulement « à venir », il est « en marche ». Là où est Jésus et à sa suite, le Royaume de Dieu advient, ce que manifestent les miracles qui se produisent dans son sillage. Des miracles très concrets qui concernent le plus souvent la boisson, la nourriture et la santé. Et les disciples sont désormais eux aussi en charge des manifestations de son avènement dans la réalité quotidienne.

• Troisièmement, quand nous écoutons les prescriptions souvent exorbitantes du Sermon sur la Montagne, nous ne devons pas perdre de vue que le programme de Jésus a aussi pour but d’accomplir, on pourrait dire « dépasser », la justice des anciens, des scribes et des pharisiens. Faut-il se laisser impressionner par l’excès des propos de Jésus ? Il s’agit quand même de donner l’impulsion qui va mettre en marche le Royaume de Dieu. Nous avons aussi besoin de cet effet de choc pour prendre conscience du caractère médiocre et pitoyable de nos désirs, de nos projets et de nos espérances. Mais la provocation va plus loin encore : obéir sans réfléchir est souvent rassurant. Les excès de Jésus nous interdisent cette possibilité. Cela aussi est un motif d’inquiétude. Quelques siècles plus tard, Saint-Augustin parlera de la « Cité de Dieu ». Le Sermon sur la montagne n’a pas pour but de nous enfermer dans l’obéissance passive des sujets, mais il vise à libérer notre initiative et notre créativité de citoyens.

Le programme économique de la cité de Dieu

Le programme de la cité de Dieu ne serait pas complet, ni même crédible, s’il n’y était pas question d’économie et d’argent. C’est précisément quand Jésus aborde ce sujet qu’il se met aussitôt à parler d’inquiétude. Comme si l’argent avait le pouvoir de concentrer sur lui toutes nos inquiétudes et comme s’il était capable d’en jouer à nos dépends.

Un peu simplet, comme programme économique, non ? Pas vraiment de quoi décrocher un prix Nobel ! D’abord cette maxime, souvent citée à temps et à contretemps : « Nul ne peut servir deux maîtres » et ensuite une sorte de parabole, dans le genre bluette, où il est question de petites fleurs et de petits oiseaux.

À première lecture, Jésus semble nous soumettre à une alternative : c’est soit l’un, soit l’autre. Mais, pour qui écoute attentivement, cette alternative est bancale. Jésus déséquilibre la balance de deux façons : d’abord, d’un coté, il s’agit de haïr Dieu et d’aimer l’argent, de l’autre, il s’agit de s’attacher à Dieu et, seulement, de mépriser l’argent. Ensuite, s’attacher à Dieu, ne signifie pas se soumettre à lui comme à un maître, mais plutôt être libéré par lui. Par quel levier l’Argent Roi nous possède-t-il et qu’est-ce qui peut nous libérer de cette servitude ?

Comment mépriser l’argent quand on en manque au point de ne pouvoir subvenir à ses besoins ? De l’argent, il en faut un minimum pour vivre… ou pour seulement survivre ! En dessous d’un certain seuil de pauvreté, manquer d’argent rend esclave de l’argent, qu’on le veuille ou non. Jésus a-t-il pensé à cela ? De bonnes paroles suffiront-elles à libérer ceux qui en sont esclaves de cette façon ?

Nous devons d’abord comprendre comment et pourquoi l’argent possède ceux qui en possèdent. Pourquoi ils cherchent à en accumuler toujours plus. La réponse tient précisément dans un mot : inquiétude. L’argent nous asservit quand nous nous confions à sa puissance en croyant assurer ainsi la sécurité de notre avenir. À tout prendre, entre la cigale et la fourmi, Jésus préfère la cigale ; il préfère le roi qui, sans se soucier de l’avenir, dilapide ses richesses pour assurer sa gloire à l’avare qui, miné par son inquiétude, les accumule pour se prémunir d’un avenir où il ne voit que des menaces. L’argent est fait pour circuler et irriguer ; celui qui l’accumule le stérilise au risque de faire se réaliser les menaces dont il croit se prémunir. Qui s’inquiète de l’avenir et croit apaiser cette inquiétude en accumulant les richesses, celui-là se soumet volontairement à la domination de l’argent. Il n’y a pas d’autre voie pour se libérer de la domination de l’argent que celle de la foi, c’est-à-dire de la confiance : confiance en soi, confiance dans la vie, confiance dans l’avenir, confiance en Dieu.

Les protestants doivent-ils avoir honte d’être considérés comme les inventeurs du capitalisme moderne. Pour faire bref, ce qui change avec le capitalisme moderne (dont on dit qu’il a été inventé par les protestants), c’est qu’il trouve une troisième voie entre l’accumulation stérile et la dilapidation de l’argent. On n’accumule plus de l’argent pour se prémunir des maux qui pourraient advenir, mais on l’investit dans des entreprises laborieuses en vue de produire des biens pour l’avenir. Et cette confiance dans l’avenir, nécessaire au développement du capitalisme moderne, on peut penser qu’elle trouve sa source dans la réaffirmation de la justification par grâce au moyen de la foi.

Foi, création et profit

C’est en tout cas le message caché au cœur de l’apparente bluette où Jésus nous parle des petites fleurs et des petits oiseaux. En quoi valons nous mieux que les lys des champs et les oiseaux du ciel ? Pourtant, ceux-ci témoignent déjà par leur existence d’une créativité et d’une générosité extraordinaire de la part de Dieu. Mais nous autres, les humains, nous ne sommes pas seulement appelés à être les spectateurs de cette manifestation de la justice et de la grâce de Dieu. Nous, nous peinons et nous filons : autrement dit, par notre peine, nous pouvons produire aussi des biens et du bien. Et pour nous, quand elle est féconde (c’est-à-dire quand elle produit plus de richesses que celle qui sont nécessaires à la production des biens), cette peine est aussi une grâce, la manifestation de ce que Dieu nous a confié en héritage une part de sa créativité et que, comme lui, nous sommes capables de créer à partir de rien.

S’il n’est pas le maître de notre peur de l’avenir et de notre défiance à l’égard de Dieu, l’argent peut être mis au service d’une espérance confiante dans l’avenir ; il peut être investi dans la création et la production de nouveaux biens ; il peut être employé à satisfaire des besoins et à mettre en œuvre des projets qui, sans lui, ne pourrait être ni satisfaits ni réalisés ; grâce à lui, d’autres pourrons satisfaire ces besoins et réaliser ces projets par leur travail, et sortir ainsi de l’esclavage de la précarité et du manque.

Faut-il renoncer aux « jours heureux » ?

Quand nous entendons ces trois questions : “Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? ”, nous autres, habitants des pays dits développés, nous ne pouvons nous empêcher de penser à toutes celles et ceux qui, sur cette planète, se lèvent tous les matins avec ces seules préoccupations, sans pouvoir penser à autre chose. Et puis, avec la mondialisation, nous ne pouvons nous empêcher de penser à l’avenir de nos enfants et de nos petits enfants, parce que la mondialisation remet en question le relatif confort de nos modes de vie. Au train où vont les choses, les générations futures, même chez nous, pourront-elles se nourrir, boire, se vêtir, se loger, se soigner, s’instruire, prendre leur retraite, profiter un peu de la vie et vivre en paix dans un environnement sain ?

Et Jésus qui nous serine : « Ne vous inquiétez donc pas ! » Nous mourrons d’inquiétude, oui ! Qu’est-ce qui a changé depuis quelques dizaines d’année dans notre économie mondialisée ? Il n’y a jamais eu autant d’argent, ou plutôt de monnaie sur notre planète, mais est-ce qu’on l’investit dans l’avenir ? Il suffit d’ouvrir les journaux ou d’écouter les nouvelles à la radio ou à la télévision pour comprendre qu’aujourd’hui, partout et dans tous les domaines, on se prémunit contre l’avenir. Si nous n’en mourrons pas nous-mêmes, c’est notre monde qui meure d’inquiétude, à petit feu. Le travail et la créativité humaine sont assujettis au règne de la monnaie et le règne de la monnaie les étrangle. Nous ne nous en sortirons pas si nous nous laissons subjuguer par cette inquiétude, notre monde ne s’en sortira pas tant que la considération des menaces prévaudra sur l’affirmation des projets et des espoirs. La Cité de Dieu est-elle en marche, oui ou non ? Les manifestations de son avènement ont-elles nourri et peuvent-elles encore nourrir nos espérances, stimuler nos projets et leur réalisation. Croyons-nous, oui ou non, que derrière les avancées sociales, politiques, économiques et culturelles qui semblent aujourd’hui être remises en cause, croyons nous que chaque fois que la peur, la précarité, la cupidité et l’oppression étaient mises en échec, la dynamique créatrice du règne de Dieu, son « donner en plus », était à l’œuvre ?

Quand Jésus nous invite à ne pas nous inquiéter, ça n’est bien évidemment pas une invitation à abandonner toute espérance, au contraire.

La confiance, condition des progrès de la cité de Dieu

Il y a quand même une différence entre s’inquiéter et faire des projets pour l’avenir. Avons-nous le droit d’espérer pour l’avenir et pour tous un minimum de confort quotidien : boire, manger, se vêtir, se loger et en plus l’éducation, la santé, la culture, un environnement sain, la paix et la prospérité civile ? De quoi ces projets doivent-ils être l’objet : d’inquiétude ou d’espérance confiante ?

Que pouvons-nous y faire ? Tout cela nous dépasse, bien évidemment. C’est déjà bien assez pour nous d’avoir à boucler nos fins de mois ! En quoi l’invitation de Jésus à ne pas s’inquiéter nous concerne-t-elle personnellement ? En quoi concerne-t-elle, en même temps que nous, les plus précaires de nos contemporains ? Aussi humbles soient-ils, nous avons tous formulé des espérances et échafaudé des projets pour nous-mêmes et pour nos proches. Que nous ayons notre vie déjà derrière nous ou encore devant nous, il nous est déjà arrivé de voir ces projets et ces espérances remis en question par les circonstances. Et nous savons que cela nous arrivera encore. C’est dans ces circonstances que la parole de Jésus peut résonner comme une parole de libération et d’apaisement. Quand nous en sommes à parer au plus pressé, en nous demandant si cela suffira et si le ciel ne va pas quand même nous tomber sur la tête. Des moments où nous avons le sentiment qu’il nous faut renoncer à tout ce en quoi nous avions espéré et à tout ce que nous avions projeté. Des moments où la crainte du malheur ou le malheur lui-même obscurcit notre vision de l’avenir. C’est dans ces moments là que la voix de Jésus nous dit que demain sera un autre jour, mais que nous n’avons pas à renoncer à notre « cause », à nos projets ou à nos espérances, mais que si, le temps de prendre du repos, nous les lui confions, aucun malheur ni aucune menace ne pourront nous les faire perdre de vue.

Et ce luxe là, Jésus l’offre même, et d’abord, aux plus précaires d’entre nous.