La Bête à Bon Dieu
Reconstruire Dieu
dimanche 1er avril 2012, par Richard Bennahmias

Le pasteur néerlandais Klaas Hendrikse a écrit un livre à sensation qui a été traduit en français sous le titre « Croire en un Dieu qui n’existe pas ». Les médias néerlandais en ont retenu une affirmation clef : « Dieu n’existe pas, il advient ». Que la divinité déserte cette permanence de l’être que nous attendons ordinairement de l’existence, voilà qui a de quoi nous affoler : dans un univers dont l’évolution semble désormais nous échapper, nous aurions tant besoin stabilité !
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Que s’est-il passé avec Dieu ? En vingt siècles, nous l’avons tout simplement évacué de nos façons de voir le monde, de nos tentatives pour nous assurer de la stabilité du réel, de nos manières de dire ce que c’est qu’être. Au Moyen-Âge tout l’édifice de la pensée européenne reposait sur Dieu, ou plutôt sur l’idée que nous nous étions construite de Lui : l’Être en acte. Depuis l’humanisme de la Renaissance et des Lumières, c’est l’Homme, ou plutôt l’image idéalisée que nous nous sommes construite de nous-mêmes - notre conscience, notre raison, notre langage - qui a pris la place. Et aujourd’hui : plus rien. Nous vivons dans un univers où il n’y a plus ni haut, ni bas, qui évolue au gré du hasard et au sein duquel nous arrivons tout juste à discerner quelques îlots d’ordre et de nécessité. Nous sommes capables d’expliquer l’univers sans l’hypothèse « Dieu », mais nous désespérons désormais de pouvoir l’améliorer.

Nous avons perdu toute familiarité avec les dieux. Qu’est-ce qu’un dieu pour nous aujourd’hui ? Savons-nous encore seulement ce que c’est, ou quoi en attendre ? On pourra dire : ce Dieu, nous nous le sommes inventé nous-mêmes, et nous l’avons nous-mêmes « déconstruit ». Parmi les images que nous nous sommes construites de Lui, il y en a dont nous sommes lassés, d’autres qui perdurent, certaines nous ont servi et nous servent à Lui imputer nos servitudes, nos lâchetés et nos échecs. D’autres images nous permettent de lui attribuer nos libérations, nos sursauts et nos victoires. Mais au jeu des déconstructions, nous avons abandonné toute vision d’ensemble, le déroulement de l’histoire nous a échappé, au point que nous avons perdu confiance en nous-mêmes, en notre propre génie, en notre propre puissance, aussi limitée soit-elle.

La solitude qui en résulte doit-elle pour autant nous précipiter à nouveau dans les bras de maîtres dont le despotisme nous déchargerait de nos responsabilités. Que nous les appelions « dieu » ou n’importe quoi d’autre, la tentation reste forte de redorer nos vieilles idoles ou d’inventer à nouveaux frais des forces supérieures qui nous dicteraient leurs décrets. Dieu a vieilli ? Nous aussi ! Nous ne sommes plus des enfants ! Dans le fatras de nos déconstructions, dont il nous revient de faire l’inventaire et la mise en ordre, que nous reste-t-il de dieu ? Ne pourrions-nous pas tenter de nous inventer un compagnon de route lucide, exigeant, aimant et respectueux, engagé à nos cotés dans l’aventure à peine commencée de notre émancipation ?

Sans exclure que dans cette tentative, Dieu consente à s’inventer lui-même : à advenir. Ça ne serait pas la première fois. Dans l’histoire de notre humanité comme dans nos histoires personnelles, la divinité ne se manifeste jamais qu’à l’occasion d’événements heureux ou malheureux … et à condition seulement que nous reconnaissions la trace de son passage dans notre existence et nos réflexions.