La Bête à Bon Dieu
Mon dieu … quel chantier
Post-modernité et mort de Dieu : une chance pour la foi
dimanche 1er avril 2012, par Richard Bennahmias

En français quand on dit « Quel chantier ! », ça signifie toujours un peu ou beaucoup de désordre, mais aussi que quelque chose est peut-être construction.
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En théologie, depuis longtemps, on « bricole » , même si ce « bricolage » peut parfois réserver de fécondes surprises. On bricole avec tout ce qui passe à portée de la main, et qui semble sérieux, pour y injecter ou y détecter de la transcendance, de l’altérité, de la dissymétrie, de l’ouverture … Si l’on considère le triste état dans lequel le « gouvernement des experts » est en train de plonger notre monde, peut-être est-il préférable de n’avoir aucune prétention à l’expertise.

« Post-modernité et mort de Dieu » ? Le titre fait sérieux, peut-être un peu « has been » quand même ! Mais, depuis plus d’un siècle pour la mort de Dieu, et plus d’un quart de siècle pour la post-modernité, dans le domaine des idées, il s’agit d’un vrai chantier. Mort de Dieu et post-modernité sont une autre façon de dire que le monde dans lequel nous vivons est un chantier. On peut le regretter ou s’en réjouir, mais si nous avons le sentiment d’être aujourd’hui en panne d’avenir, c’est parce que ce chantier là reste ouvert. Cela signifie un grand désordre, et peut-être aussi un grand désarroi : où sont passées nos certitudes d’autrefois ?

Mais aussi tous les matériaux sont là, sous nos yeux, comme une invitation à construire ou à reconstruire. Pour ce faire, peut-être la philosophie et encore plus la théologie, surtout pratiquées avec une pointe de dilettantisme, possèdent-elles cet avantage d’autoriser le bricolage : un peu de méthode, juste ce qu’il faut pour s’y retrouver, pour penser ensemble, mais surtout sans l’illusion de croire que la méthode garantit la qualité des résultats.

Où que nous tournions le regard aujourd’hui, nous avons quand même le sentiment de nous trouver devant un champ de ruine, ou de démolition, mais, peut-être aussi, de construction. Si nous souhaitons nous en sortir, quel autre choix avons que d’opter pour cette dernière hypothèse, même si pour l’instant aucun architecte ni aucun n’ingénieur n’a encore dessiné les plans. Mais ça n’est pas une raison pour ne pas faire l’inventaire des matériaux disponibles avant d’imaginer ce que nous pourrions échafauder avec. Notre monde est « en chantier » et nous y avons notre part.

La « post-modernité »

Déconstruction, Relativisme, Différentialisme : je n’invente rien en disant que la « post-modernité » se signale par ces trois expressions. Déconstruction : tout ce qui dans nos manières de comprendre notre monde, jusqu’à la polarité homme/femme, nous semblait de l’ordre de la nature, de l’évidence, de la permanence est déconstruit : l’analyse en révèle le caractère de construction historique, sociale, culturelle. Sans que cela ait un caractère obligatoire, cette déconstruction est souvent comprise comme une destruction, ou une dénonciation. Relativisme : toutes nos conceptions sont relatives aux contextes historiques, culturels et sociaux qui les ont vu naître. La supériorité de telle ou telle conception n’est pas naturelle mais est le fait de rapports de forces qui peuvent changer. Relativiser passe souvent comme un façon de fragiliser des repères existentiels qui autrefois s’imposaient à nous avec la stabilité de l’évidence. Mais la signification profonde du relativisme est que nous vivons dans un monde d’interactions où une chose ne se définit que par les relations qu’elle entretient avec le reste du monde, par la place qu’elle occupe dans un système. Différentialisme : ce qui est important c’est le jeu des différences, d’où le succès du « multi-culturalisme ». Aucun critère universel ne permet de hiérarchiser les différentes manières de vivre ou les cultures auxquelles elles se rapportent. Mais est-on obligé, pour faire œuvre de respect envers les autres cultures, d’humilier la sienne propre ?

Disons rapidement que, contrairement à ce qui fut le cas dans l’antiquité et au Moyen-Âge, et malgré la tentative de Heidegger de restaurer une ontologie sur des bases existentielles, nous ne sommes plus en mesure de dire aujourd’hui ce que sont les choses en elles-mêmes, ni ce que c’est qu’Être. Nous ne pouvons plus nous fier dans un ordre immuable et stable fondé sur l’essence des choses, leur nature ou ce qu’elles seraient en substance. Que quoi que ce soit puisse « être » voilà qui est problématique, et pas seulement pour Dieu. Mais l’humanisme qui a succédé à cette manière d’envisager les choses a lui-même été remis en cause. Nous ne pouvons plus non plus nous fier sur une capacité universelle de l’être humain à déterminer à partir des données immédiates de son esprit, de sa conscience ou de sa raison les conditions à priori d’une connaissance, d’un jugement ou d’un comportement juste. Enfin les tentatives de faire du langage comme l’outil parfait d’un accès univoque à l’univers qui nous entoure a échoué sur le constat que le langage ne représente rien.

D’une manière générale, la post-modernité signifie une disparition de tous les « absolus » sur lesquels nos prédécesseurs pensaient pouvoir fonder leurs savoirs, leurs jugements et leurs comportements. Elle s’accompagne d’un retour en force de l’histoire, même dans les « sciences dures ». Nous vivons dans un monde en évolution, mais dont l’évolution ne nous apparaît même plus comme un progrès. Retour en force, jusque dans les sciences dures, du registre de la convention et de la croyance : les théories qu’établissent les sciences à partir de l’expérience apparaissent comme des réseaux de croyances ou d’énoncés sur le monde, certes efficaces et opérationnels, mais sans valeur ontologique définitive. Quant à la morale, faute de quoi que ce soit sur quoi se fonder, elle apparaît aussi comme un réseau de croyances collectives ou de conventions soumises au débat et à l’expérience. Ainsi, la disparition d’absolus susceptibles de s’imposer à tous n’est gênante que dans la mesure où la convention et l’opinion restent dévalorisées, et où la nécessité, devant des opinions et des conventions diverses et susceptibles d’évolution, de faire des choix et arbitrages individuels ou collectifs est considérée comme un handicap. Plus rien de supérieur ne nous permet d’éviter d’avoir à faire des choix, des arbitrages dont nous sommes seuls responsables.

La mort de Dieu

Peut-être aurait-il fallu parler de mort de Dieu en premier, puisque l’annonce de l’évènement date de plus d’un siècle avec Nietzsche et que l’événement lui-même s’est probablement produit entre le siècles des Lumières et la période Révolutionnaire comme une condition de l’émancipation de l’humanité.

Que Descartes et Kant réussissent à préserver la nécessité d’un Dieu dans le domaine de la connaissance ou de la morale, cela n’est que provisoire. Descartes commence d’abord par s’assurer de sa propre existence avant de se poser la question de celle de Dieu. C’est un renversement de perspective total par rapport au Moyen-Âge, et pour Dieu, le début de la fin. Et chez Kant, Dieu est seulement logiquement nécessaire dans l’ordre de la morale pour que tiennent les impératifs catégoriques. La réponse du physicien Laplace à Napoléon « Dieu ? Je n’ai pas besoin de cette hypothèse » est tout à fait symptomatique : Le Dieu dont il faut se débarrasser, surtout en France, c’est celui de l’obscurantisme qui s’oppose au développement des sciences, mais aussi à l’évolution des mœurs dans le sens de la Raison. Il faut cependant noter qu’il s’agit d’un principe d’économie de la connaissance : expliquer un maximum de choses à partir d’un minimum d’axiomes ou de principes (aujourd’hui le hasard et la nécessité). On peut se passer de Dieu pour expliquer l’univers.

Ce principe d’économie a montré son efficacité, mais il présente aussi quelques inconvénients, que Nietzsche dans le monologue de l’insensé dans le Gai Savoir, met particulièrement bien en évidence. Dieu est mort, nous l’avons tué, nous sommes libres. Une des conséquences relevées par Nietzsche qui annonce la post-modernité, c’est qu’il n’y a désormais plus ni haut, ni bas, autrement dit plus aucun repère absolu. Et déjà chez Nietzsche, c’est très angoissant.

C’est sans doute Feuerbach qui explique le mieux pourquoi la mort de Dieu est nécessaire à l’émancipation de l’humanité en présentant Dieu comme une invention par laquelle l’humanité s’aliène elle-même en projetant ses qualités (liberté, conscience, créativité, science, …) sur la divinité. Peut-être faut-il faire simplement remarquer dès à présent que dans ce qui se joue entre la divinité et l’humanité, il n’est pas forcément nécessaire que ce que gagne la divinité, l’humanité le perde.

Pour paraphraser Heidegger, je dirais aussi que non seulement nous avons oublié ce que c’était que l’être, mais que nous avons aussi oublié ce que c’est qu’un dieu (sans majuscule). Nous avons perdu toute familiarité avec les dieux : avec le Christianisme, le Dieu unique et universel a chassé les dieux qui enchantaient notre univers et avec lesquels nos ancêtres entretenaient une certaine familiarité. Puis, à force de l’absolutiser, nous avons évacué ou éloigné ce Dieu unique, universel et tout puissant qui pesait trop lourd, ou qui était un partenaire trop gênant, trop imposant, trop impressionnant, qui entravait notre émancipation. Et aujourd’hui, nous ne savons plus ce que c’est qu’un dieu, et encore moins quoi en attendre. Aujourd’hui, sur les chemins de notre émancipation (y croyons-nous seulement encore, à notre émancipation ?) nous sommes comme des adolescents esseulés.

Le « Dieu » qui meurt, c’est non seulement le Dieu tout-puissant, mais c’est aussi le Dieu sur la toute puissance duquel il est parfois bien pratique, à titre personnel ou collectif, de renvoyer notre responsabilité et notre culpabilité. Tout seuls, sans Dieu, nous pouvons beaucoup de choses (Yes we kan), même si nous avons aujourd’hui le sentiment d’être confrontés à des impasses dans tous les domaines et que nous aimerions bien abdiquer de nos responsabilités. Mais, est-ce qu’avec Dieu, ça ne serait quand même pas mieux ? Et pourquoi, sur le chemin de notre émancipation, nous passer du vis à vis de ce partenaire ? Et de quelle aide pourrait-il nous être ?

Une chance pour la foi

Avec la post-modernité, nous ne pouvons plus nous reposer sur aucun absolu, ni sur aucune métaphysique. Il n’y a nulle part, ni dans l’univers, ni en nous, de condition à priori de quoi que ce soit qui s’imposeraient à nous ; rien de préparé non plus pour ce qui est de la recherche de notre bonheur. C’est le sens de la « mort de Dieu » le Dieu qui est mort, c’est le despote tout puissant, le Grand Architecte, la Raison dominant le Monde, etc. Un Dieu dont il est toujours pratique de dire : « ça n’est pas de ma faute, mais de la sienne ». Cette mort laisse peut-être la place non seulement à une humanité adulte, mais aussi à un autre Dieu, non plus dans une jeu d’aliénation de l’un par l’autre, mais dans un jeu gagnant-gagnant.

Les principes d’économie à partir desquels nous avons développé avec succès notre connaissance de l’univers et nos capacités d’action sur lui nous ont fait perdre tout lien avec l’englobant, avec l’univers en tant que tel. Nous n’avons plus de certitudes, et nous ne pouvons plus avoir de certitudes, sur ce qu’est l’univers, sur notre place en son sein, etc. Nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses, choisir les plus favorables et parier sur elles. Mais c’est précisément cette capacité d’affronter le doute en émettant des hypothèses, en pariant sur elles et en les engageant dans la réalité que nous avons jusqu’à présent toujours réussi à nous en sortir. En quoi l’hypothèse d’un univers créé et en création, en évolution, animé d’un dynamisme créateur dont nous serions parties prenante nous est-elle favorable ? En quoi aussi cette hypothèse est l’héritage d’une longue histoire : celle de l’invention de l’humanité par elle-même, commencée depuis au moins Neandertal. En quoi, chacun à notre niveau, y avons-nous notre part ?

Avec la post-modernité, le croire a de nouveau la priorité sur le savoir. Il en est même la condition. Dans tous les domaines, nous sommes confrontés à des croyances, souhaitables ou non, efficaces ou non, dont il nous revient de constater la stérilité ou la fécondité. La plupart des croyances dont nous avons hérité nous ont permis de survivre, voire de mieux vivre et de créer du nouveau dans l’univers qui est le notre. C’est notre foi, c’est-à-dire notre capacité à accorder ou non notre confiance qui est ici sollicitée avant toute chose. Et cela concerne aussi la confiance que nous serions prêts à accorder à un Dieu ou des dieux. Et il s’agit de choisir les croyances dans lesquelles nous souhaitons mettre notre confiance (notre foi) et celles que nous voulons abandonner. Il s’agit aussi, face à des problèmes nouveaux de créer de nouvelles croyances, si possible cohérentes avec les anciennes croyances que nous voulons conserver. Rien ne nous interdit de hiérarchiser ces croyances, des plus importantes ou des plus vitales pour nous au plus accessoires.

Chrétien, protestants, plus ou moins francophones, nous avons à ce titre une place particulière dans cette histoire, un point de vue et un rôle particulier à jouer. Héritiers d’un tradition à partager, en charge à notre tour d’en faire un inventaire raisonné et critique, et invités à notre tour à participer à partir de là à cette œuvre d’émancipation et d’invention de l’humanité par elle-même.

Nous sommes aussi les héritiers de l’alliance avec un partenaire divin : le Dieu de Jésus-Christ crucifié et ressuscité. Ce Dieu, nos prédécesseurs l’ont peut-être inventé, mais en quoi cela justifierait-il que nous nous passions de son partenariat ? Ce processus d’invention n’est ni plus ni moins que l’histoire vivante de la Bible et de la théologie qui nous relie à la naissance même de l’humanité. Et il ne nous est pas interdit de croire, ou de parier, qu’au travers ce processus et dans le dialogue qu’il a de tout temps engagé avec notre humanité, c’est Dieu lui-même qui s’invente, autrement dit se révèle, à chaque fois toujours nouveau et pour ouvrir à nouveau chaque fois notre monde à l’aventure féconde la vie.

Richard Bennahmias, Amsterdam, 28 mars 2012