La Bête à Bon Dieu
Comment est née la Bible
Au commencement était le réseau
vendredi 21 juillet 2006, par Richard Bennahmias

La Bible s’est développée et diffusée en empruntant les réseaux de communication des empires. Nouveau phénomène impérial, les autoroutes de l’information sont une nouvelle chance pour elle.
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Ceux d’entre nous qui possèdent une Bible y ont sans doute contemplé avec nostalgie la carte des voyages de l’apôtre Paul. Tout commence là, sur les routes terrestres ou maritimes de l’antiquité. S’accrochant d’abord au réseau des synagogues que la diaspora juive héritière de la première chute de Jérusalem avait installé tout autour de la Méditerranée, la Bible chrétienne et l’Église naissent non seulement en chemin, mais aussi et surtout en réseau.

Déjà l’Ancien Testament

Notre Ancien Testament est un phénomène de réseau : d’une synagogue à l’autre et depuis longtemps, on échange des listes de livres. Telle synagogue qui souhaite obtenir telle version de tel livre envoie un copiste à telle synagogue qui le possède. De nos jours, cela s’appelle un transfert de fichier !
Deux siècles avant Jésus-Christ, plus personne ne comprend l’hébreu. Le réseau des synagogues décide d’établir une traduction en grec de la bibliothèque commune. Ainsi naît la traduction dite des Septentes qui servira de base à la Vulgate [1] de Saint-Jérôme.
La tête de réseau, à savoir le Temple de Jérusalem, est détruite en 70 par les légions de l’empereur Vespasien. Pour survivre, le réseau des synagogues se réorganise selon un modèle non hiérarchique en se fédérant autour d’une bibliothèque hébraïque minimale qui constitue le canon de l’Ancien Testament de nos Bibles protestantes.

Le Nouveau Testament passe la vitesse supérieure

La catastrophe donne du poids aux prophéties d’un certain Jésus. De bouche à oreille, les récits de ses aventures, de ses miracles, de ses paroles ont déjà franchi les limites étroites de la Judée. On les rassemble par écrits, on les regroupe en histoires complètes en fonction des besoins. Les mystères du Baptême et de la Cène offrent à ceux qu’elles touchent de devenir concrètement participants de la Bonne Nouvelle de résurrection qu’elles véhiculent.
Pour tenter de mettre un peu de communion dans ce bouillonnement, certains apôtres, Paul le premier, non contents de voyager, écrivent des lettres aux communautés qui se sont plus ou moins spontanément constituées autour de ces histoires et de ces mystères. Des listes de récits et de lettres finissent par circuler d’une communauté à l’autre. On échange des copistes. On se constitue des bibliothèques.
Empruntant les routes maritimes et terrestres du réseau impérial romain, l’Église est en train de naître comme un réseau sous le réseau, dont la Bible reste comme la trace et dont le facteur de cohésion n’est autre que l’Esprit.

L’explosion Gutenberg

On a beaucoup écrit sur les rapports étroits qu’entretiennent l’invention de l’imprimerie et l’explosion des réformes protestantes et catholiques. Ce qu’on met moins souvent en valeur, c’est l’extraordinaire vitalité des réseaux monastiques, universitaires et commerciaux qui a précédé et provoqué à cette explosion.
L’imprimerie intervient dans le réseau non seulement comme un accélérateur de diffusion, mais comme un amplificateur de créativité et partant, comme un facteur de diversification.
À trop vouloir maîtriser, Rome perd définitivement le statut de tête de réseau que l’empereur Constantin lui avait conféré avec l’Édit de Milan au début du IVème siècle.
Il faudra près de quatre siècles pour y réinstaurer avec l’œcuménisme un minimum de cohésion et de communion.

Et après

Les périodes de mondialisation et d’intensification des échanges ont jusqu’à présent toujours été favorables à la diffusion de l’Évangile. De diversifications en diversifications, son expression y a suivi son propre chemin, souvent à l’encontre des tentatives de contrôle des institutions, mais rarement contre elles.
On a beaucoup glosé sur la possibilité offerte par Internet de réaliser le rêve d’une pensée collective : ce que Joël de Rosnay a appelé “le cerveau planétaire”. Depuis quinze siècles, les chrétiens ont sous la main l’une des plus anciennes créations collectives qu’il ait jamais été donné à un réseau de faire émerger : la Bible. Quant à l’habitude de fonctionner comme un cerveau planétaire, avec tous les débats et les conflits internes que connaît n’importe quel cerveau, l’Église Universelle l’a acquise depuis longtemps.
Si elles ne dépensent pas une énergie excessive à s’opposer à la tendance naturelle des réseaux naissant à la diversification et au bouillonnement, si elles parient une fois de plus sur la fécondité de l’Évangile lui-même, nos Églises peuvent s’engager avec confiance sur les autoroutes de l’information.

Notes

[1] Traduction latine de référence de l’Église catholique romaine