La Bête à Bon Dieu
Monachisme et christianisation
Le destin de la critique radicale de Luther
mercredi 2 août 2006, par Richard Bennahmias

Luther voit dans la clôture monastique un obstacle à la rechristianisation du monde. L’histoire montre que cette critique est partiellement injuste.
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On connaît les invectives proférées par Martin Luther contre le relâchement de la discipline dans les monastères et les couvents. On sait surtout combien l’échec de sa propre expérience monacale influença sa théologie de la justification gratuite. Dès l’origine, le sort que les réformes protestantes réservent au mouvement monastique semble ainsi définitivement réglé.

Le pari d’une rechristianisation globale

Luther a le sentiment de vivre dans un monde déchristianisé et de ce fait livré à la violence, au cynisme et à l’incivilité. Il récuse la distinction établie par l’Église médiévale entre le siècle et la règle parce que celle-ci laisse le “siècle”, c’est-à-dire le monde, en proie à la déchristianisation. Il n’est que de lire son introduction au petit catéchisme pour s’en convaincre : tout irait bien mieux si, dès l’enfance, tout le monde apprenait les dix commandements et le Notre Père. En fait de “règle”, il n’y en a pas d’autre que celle-là, qui vaut pour tous. Ce dont il s’agit, c’est d’inculquer la Loi et de prêcher l’Évangile à tout le monde.
Au regard de l’histoire, les critiques de Luther sont quelque peu injustes. Après la chute de l’empire romain, le mouvement monastique représentera d’abord une position de repli, puis la base de départ d’un vaste mouvement de rechristianisation des territoires de l’ancien empire et d’évangélisation de ses marches du Nord et de l’Est. Dans une Europe menacée de retour à l’état sauvage, pendant tout le haut moyen âge, le monastère jouera le rôle d’un foyer rayonnant de civilisation et, conjointement, d’évangélisation.

Repli et reconquête

Si, trois siècles après Luther, des communautés à caractère monastique voient le jour en terre protestante, c’est parce que le projet initial d’une rechristianisation globale de la société a en partie échoué ; sans doute aussi parce que le politique prend de plus en plus ses distances à l’égard des vertus civilisatrices du christianisme. À défaut d’imprégner la société tout entière, la foi chrétienne se replie dans l’intériorité privée de la conscience religieuse et trouve dans des communautés peu ou prou séparées du monde un espace où elle pourra se manifester dans sa plénitude.
Mais il est frappant de constater que cette position de repli est aussi une position de reconquête. Les communautés qui naissent ne se veulent pas seulement des espaces privilégiés d’imprégnation chrétienne, elles se donnent aussi pour vocation de diffuser l’Évangile et de le traduire dans des pratiques de service.

Sacerdoce universel

Aujourd’hui, la voie monastique ne se présente plus comme celle de l’accès privilégié au salut. Les communautés religieuses, de quelque confession qu’elles se réclament, sont en général ouvertes sur le monde. Elles témoignent souvent de l’Évangile par des œuvres au service du monde. Elles s’offrent généralement comme des foyers de ressourcement spirituel, théologique ou liturgique ouvert à tous.
Ainsi, le mouvement monastique moderne, tout particulièrement dans ses expressions protestantes, peut se concevoir comme une contribution parmi d’autres à l’exercice par les chrétiens du sacerdoce universel auquel leur baptême les invite.