La Bête à Bon Dieu
Tu as abusé de ma naïveté !
Jérémie 20, 7 à 18
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

Rendu à une liberté qu’il sait précaire et profitant du court instant de répit qui lui est offert, Jérémie craque. Il n’en peut plus. La plainte qu’il fait monter vers Dieu nous offre une des descriptions les plus honnêtes des vicissitudes intimes de la vocation prophétique. La plainte de Jérémie commence par « Seigneur, tu as abusé de ma naïveté »
Accueil du site > Bible > Ancien Testament > Tu as abusé de ma naïveté !

On est à la veille de l’invasion de Juda, du siège, puis de la destruction de Jérusalem par les armées babyloniennes. Jérémie vient de briser symboliquement une cruche au seuil de la porte dite des tessons pour symboliser le sort que le Seigneur réserve à Jérusalem. Il n’est pas un haut dignitaire du royaume que Jérémie n’ait accablé de quolibets et affublé de sobriquets insultants. Jérémie vient tout juste de traiter d’épouvantail le recteur de la Maison du Seigneur au moment même où celui-ci le libérait du pilori auquel il l’avait fait préalablement attacher pour lui faire passer son goût immodéré de la caricature politique.

Rendu à une liberté qu’il sait précaire et profitant du court instant de répit qui lui est offert, Jérémie craque. Il n’en peut plus. La plainte qu’il fait monter vers Dieu nous offre une des descriptions les plus honnêtes des vicissitudes intimes de la vocation prophétique. La plainte de Jérémie commence par « Seigneur, tu as abusé de ma naïveté » et elle se termine par « Pourquoi suis-je sorti du sein pour connaître peine et affliction ». La louange de Jérémie n’est-elle alors qu’une éclaircie passagère dans un ciel sombre et chargé d’orage ?

Si nous en croyons le passage que nous avons entendu, Jérémie est un être possédé, désespéré et brisé par les contradictions. Voilà ce que c’est qu’un prophète en son fort intérieur. Son comportement extérieur nous donne l’impression d’avoir affaire à un battant que rien n’arrête. Et au dedans de lui, Jérémie est un être fragile, plein de doutes, de questions, de révoltes contre le Dieu même au nom duquel il prophétise.

Le Seigneur a abusé de la naïveté de Jérémie : quand Jérémie a commencé à prophétiser, tout ce que le Seigneur lui inspirait lui semblait tellement évident. Il était convaincu que ceux qui l’écouteraient comprendraient aussi bien que lui la nouveauté du message qu’il leur délivrait. Les avertissements qu’il avait à transmettre étaient rudes, certes. Mais les gens lui seraient certainement reconnaissant de les avoir averti à temps des catastrophes qui les menaçaient. Jérémie était bien naïf. Il s’en rendait compte à présent. Alors que des nuages toujours plus lourds s’ammoncelaient au dessus de Jérusalem, alors que la menace des armées puissantes de Babylone se rapprochait de plus en plus des murailles de la cité, l’opinion publique et les puissants continuaient de s’en remettre aux prévisions optimistes et lénifiantes des prophètes officiels. Et tout le monde se moquait de Jérémie.

Le pire, c’est que Jérémie lui-même aurait bien voulu y croire, aux pronostics favorables des prophètes de cour. Il aurait bien voulu jouir, ne serait-ce que quelques instants encore avant la catastrophe, de cette tranquilité dont jouissait ses contemporains et dont lui, Jérémie, savait combien elle était précaire. Il aurait bien voulu conserver la confiance et l’estime de ses proches. Mais même eux l’avaient laissé tombé et le prenaient pour un fou dangereux.

Si seulement il avait pu se débarasser de la conviction qui l’animait malgré lui. Si seulement il avait pu aveugler la lucidité tragique qui éclairait son intelligence de l’éclat des lances, des épées et des lueurs des incendies. Si seulement il avait pu assourdir la voix qui faisait résonner chaque nuit à ses oreilles le fracas des armes, le roulement des charges de cavalerie, la clameur du pillage et la longue plainte des déportés. Tout cela, il le savait, était ineluctable. Alors, à quoi bon ? Mais, cette lucidité politique, morale et stratégique que Dieu avait mise en lui, il en était comme possédé. Comment s’en libérer, sinon en la partageant avec autrui. Ce que voulait Jérémie, c’était que d’autres portent avec lui le fardeau de ces visions tragiques qui le dévoraient. Il se rendait bien compte aussi que personne autour de lui ne voudrait se laisser atteindre par une telle contagion. Tous ceux qui le raillaient, le guettaient, le menaçaient, il les comprenait et les haïssait à la fois. Possédé à l’intérieur par une lucidité qu’il ne maîtrisait pas, mis en question à l’extérieur par ceux qui refusaient de porter avec lui l’inquiétude qui l’animait, Jérémie se sentait dépossédé de lui-même. Il ne savait plus qui il était.

Et puis tout à coup, au coeur même de la plainte de Jérémie, la conviction intime se fait plus forte, le désir profond qui l’anime prend le dessus. De par dessous cette lucidité tragique qui lui brûle les intérieurs, de par dessous la haine qu’il voue à Dieu de l’avoir affecté d’une si obscure clairvoyance, Jérémie laisse monter le chant de sa louange et de son amour pour Dieu. Bien sûr, cela commence par un cri de revanche et de vengeance dirigé contre ceux qui le persécutent. Mais le ressentiment fait jaillir une parole forte : « Le Seigneur est avec moi ». Une parole qui ne prend son vrai sens que parce qu’elle jaillit dans la bouche de celui qui, en proie aux quolibets et au menaces, en vient à douter profondément de lui-même. Face aux autres qui lui refusent toute reconnaissance, franchissant la haine qu’il voue au Dieu qui a abusé de sa naïveté pour le posséder, Jérémie se confie dans le Seigneur, il lui confie sa justice, ses sentiments et ses pensées. Dans le même temps où il prend totalement à son compte cette lucidité tragique dont il se disait jusque là possédé, il se laisse reconnaître par le Seigneur : « C’est à toi que je remets ma cause ». Et enfin vient la louange. Une louange porteuse du noyau dur de la « cause » de Jérémie, de cette cause qu’il remet au Seigneur et qui les lie d’amour l’un à l’autre : « Il arrache la vie des pauvres au pouvoir des malfaiteurs. »

Une fois passé par là, Jérémie peut franchir toutes les morts.

Et pourtant la plainte reprend.

Mais cette plainte sonne comme une provocation à l’amour même de Dieu. De même que l’adolescent ou l’enfant provoque l’amour de ses parents en leur crachant à la face l’irresponsabilité dans laquelle il se trouve de sa propre naissance, de même Jérémie rappelle à Dieu qu’il n’a pas demandé à naître. Mais ce qui se dit derrière les provocations suicidaires et à travers l’ironie morbide du propos, c’est le souvenir de la chaleur du sein maternel et le bonheur de la naissance et de l’accueil de la vie : « Un fils t’est né… et il le combla de joie ».

Malheur à celui qui continue de croire que le bonheur est possible. Malheur à celui qui dans la détresse persiste à croire que le Seigneur arrache la vie des pauvres au pouvoir des malfaiteurs. Malheur à celui qui dans la tempête continue de croire que Dieu a fait le monde pour le bonheur et pour la vie. Celui-là sera toujours intransigeant avec le mal, lucide sans concession sur l’étendue de ses développements, incapable d’étouffer la révolte qui brûle en lui. Jérémie est celui-là.

Et pourtant c’est lui le vivant.