La Bête à Bon Dieu
L’humour dans la Bible
Le clin d’œil du narrateur
vendredi 21 juillet 2006, par Richard Bennahmias

La Bible parle de choses sérieuses, mais les clins d’œil laissés ça et là par les narrateurs et les témoins dont elle rassemble les récits nous montrent que l’humour faisait partie de leur conception de la vie : celle d’un monde marqué secrètement par la grâce. Quelques exemples.
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Même l’apôtre Paul a de l’humour ! Dans l’Épître aux Galates, s’agissant de ceux qui veulent imposer le rite de la circoncision aux Chrétiens d’origine païenne, il n’hésite pas à suggérer qu’ils aillent donc jusqu’à se mutiler tout à fait [1] ; manière plutôt graveleuse, mais efficace, de souligner l’absurdité du salut par les œuvres.
Et Jésus, avait-il le sens de l’humour ? Comment lire la parabole dite du gérant habile [2] sans en avancer l’hypothèse. L’aventure de ce régisseur accusé de malversation et dont l’astuce finit par être donné en exemple par sa victime en a choqué plus d’un. Pourtant, la complaisance avec laquelle Jésus nous décrit la lucidité du personnage à l’égard de ses capacités personnelles et le cynisme avec lequel il renchérit d’imposture pour se tirer d’affaire nous invite à chercher le message de la grâce caché derrière cette histoire scandaleuse.
L’Ancien Testament n’est pas en reste, et dès le début. Lu hors de son contexte, le premier récit de la Genèse semble n’avoir rien à envier au grandiose des autres mythes cosmiques. Tout y est. Mais quand même, à une époque où les peuples voisins considéraient encore le Soleil, la Lune et les étoiles comme des divinités, il fallait une bonne dose d’ironie pour en faire de simples luminaires suspendus au plafond d’une tente.
Comme si cela ne suffisait pas, le deuxième récit surenchérit dans les effets de contraste. L’ordre cosmique se trouve réduit à la dimension d’un jardin ! Quant aux difficultés éprouvées par l’humanité dans ses relations avec la divinité, pour toute philosophie, elles se trouvent réduites à une histoire de voleurs de pommes. Le comique est à son comble quand Adam et Êve se cachent sous les feuilles et se livrent à une dérisoire cascade de "C’est pas moi, c’est l’autre !". Il suffit de comparer ce récit avec le mythe de Prométhée pour rendre le contraste saisissant. Le thème est le même, mais d’un coté il est traité sur le mode tragique, de l’autre sur le mode comique.
Ici aussi, le clin d’œil du narrateur invite à s’affranchir de la gravité avec laquelle on a coutume de lire ces récits ; il nous rend ainsi sensible au message de grâce : l’univers dans lequel nous sommes plongé est bon, non seulement parce qu’il est déclaré tel par la divinité, mais aussi parce que les changement d’échelle successifs opérés par les récits qui en décrivent la création ramènent l’ordre cosmique à notre humaine échelle.
Comment enfin ne pas placer sous le registre de l’humour le culot avec lequel certains héros bibliques n’hésitent pas à marchander avec la divinité dans les situations les plus tragiques. La prière d’Abraham pour Sodome [3] est souvent citée comme un exemple de persévérance dans la foi, alors qu’elle relève d’abord du comique de répétition.
Le summum est sans doute atteint dans la négociation par laquelle Moïse sauve le peuple hébreu de la colère divine suite à l’épisode du veau d’or [4]. Dieu reproche à son peuple de s’être construit une image de Lui. Moïse Lui rappelle que c’est Lui qui a commencé en se constituant ce peuple afin qu’il assure sa réputation sur la terre. Il lui fait astucieusement remarquer qu’en cédant à la colère et en détruisant ce peuple, c’est à sa réputation, c’est-à-dire son image vis à vis des autres nations qu’il portera atteinte. S’agissant de la fureur de Dieu contre l’idolâtrie de son peuple, la finesse de l’argumentation de Moïse est d’abord un trait d’esprit dont l’habileté ne trompe personne : Dieu pouvait choisir d’apparaître sous un jour impitoyable. Pourtant, ça marche ! Une fois de plus dans le sens de la grâce et de l’humanité : la divinité rabat ses prétentions à l’image parfaite et accepte de lier son destin à un peuple ni plus ni moins impeccable que le reste de l’humanité.
Ce qui est frappant dans tous ces exemples, c’est le rapport étroit entretenu entre l’humour et le message de la grâce. Quelque soit sa forme, plaisanterie parfois grossière, ironie, répétition, changement d’échelle, comique de situation, etc., l’humour a toujours pour effet de nous rappeler que nous avons partie liée avec un Dieu qui nous aime, qui se met à notre portée au point d’accepter d’entre en conivence avec nous, avec lequel et pour lequel le tragique n’a jamais le dernier mot.
Contrairement à ce qu’on dit, ce n’est pas la chute du petit homme qui fait rire, mais qu’il se relève et reparte de plus belle.

Notes

[1] Gal 5,12

[2] Luc 16,1

[3] Gen 18, 16

[4] Ex 32, 11