La Bête à Bon Dieu
Ce Dieu qui nous sépare
Matthieu 10/34 à 42 et Genèse 1/1 à 3
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

Dangereux personnage que ce Jésus. Nous ne sommes pas les premiers que ces Paroles de Jésus rendent perplexes. Nous avons bien raison de les considérer avec une certaine méfiance. Elles exhalent de tels relents de guerre sainte et d’intégrisme sectaire.
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« Oui, je suis venu pour séparer »

Nous sommes prêts à accepter que l’annonce de l’Évangile n’aille pas de soi. Nous trouvons normal qu’elle rencontre des oppositions parfois violentes auxquelles les chrétiens doivent être préparés. Comme on dit : « on ne peut pas satisfaire tout le monde et son chien ».

Mais le glaive de la Parole de Jésus est beaucoup plus acéré que ça. Et il tranche comme un scalpel dans la chair même de ce que nous avons de plus cher : le lien familial. Dangereux personnage que ce Jésus. Nous ne sommes pas les premiers que ces Paroles de Jésus rendent perplexes. Nous avons bien raison de les considérer avec une certaine méfiance. Elles exhalent de tels relents de guerre sainte et d’intégrisme sectaire.

Si les évangiles n’ont pas jugé bon de nous cacher cet aspect de sa personnalité, nous ne devons pas non plus refouler l’aversion que l’étrangeté de ses propos suscite en nous. Jésus ne dit-il pas que l’annonce de l’Évangile lui crée des ennemis. Notre aversion pour ce Jésus qui se mêle de ce qui ne regarde pas et vient trancher dans la chair des liens familliaux est le signe que nous sommes ennemis de l’Évangile et que c’est malgré nous que le glaive de la Parole vient nous frapper au coeur. Tout cela nous est foncièrement étranger, et cette étrangeté nous inquiéte.

Qu’en est-il de cette séparation qu’accomplit malgré nous et contre nous le glaive de la Parole ? De quelle nature est cette paix que le passage au fil du Verbe vient déranger ? L’Évangile de Jean nous en dit assez sur la Paix que Jésus apporte pour que nous soyons alertés. La Paix de l’Evangile de Jean n’est pas celle que le monde donne. Ici, c’est d’elle qu’il s’agit : la paix à laquelle on pense quand on dit : « foutez-moi la paix ! » … à ses enfants, par exemple, quand ils troublent par leurs disputes l’idéal de tranquilité familiale que nous aimerions tant leur voir respecter. Mais cet idéal de la tranquilité familialle est-il autre chose qu’une chimère ? En la matière, à défaut de se taire, il vaut mieux ne parler que pour soi-même ; mais sauf à s’illusionner sur ce que sont réellement nos rapports familliaux, il vaudrait mieux éviter de prendre les relations entre frères et soeurs et la rapports entre parents et enfants pour des modèles de charité chrétienne ! Et Jésus fait bien de parler des relations entre la mère et la belle-mère, parce que, là au moins, personne ne se fait d’illusion !

Bien que la Bible dise que c’est l’homme qui quittera son père et sa mère pour prendre femme, la plupart des traditions, y compris la juïve, organisent le mariage comme une sorte d’absorption de la belle-fille par le giron famillial du mari. Et il n’y a pas qu’en Chine que la belle-mère est instituée gardienne de la conformité de la belle-fille aux canons de la paix familiale. Il arrive parfois que ça soit l’inverse. Dans tous les cas, ce qu’on refuse à l’étranger nouveau venu, femme ou mari, c’est le droit d’être quelqu’un d’autre. En généralisant, on pourrait peut-être dire que ce qui fait de nos familles des champs d’affrontement, des tohu-bohu en attente du passage de la Parole, c’est que la paix que nous voudrions y voir régner se fonde sur l’idée que tout le monde devrait y marcher du même pas, se conformer à quelqu’idéal uniforme de comportement fraternel et filial. Que chaque membre de la famille soit considéré comme quelqu’un d’autre, c’est sans doute ce qu’interdit une certaine conception de la famille unie dans une tranquilité sans nuages. Combien d’entre nous gardent au plus profond d’eux-mêmes un souvenir cuisant de l’arrivée du petit frère ou de la petite soeur, bref de cet étranger et de ce concurrent avec lequel on nous obligeait à partager. Si nous sommes réticents à ce que nos enfants se marient avec des personnes d’une autre culture ou d’une autre condition, c’est que nous pressentons que cela va nous poser des problèmes. Cela vaut aussi pour les rapports que nous entretenons avec nos parents : quelque soit notre âge, nous tolérons mal qu’ils nous échappent et vivent leur vie en bousculant l’idée que nous nous faisions de cette paix tranquile dont nous les avions consacrés gardiens. À vrai dire, la présence de Jésus n’est pas vraiment nécessaire pour semer la zizanie dans la paix de nos ménages, de nos familles ou de nos foyers. C’est la vie qui nous contraint à reconnaître son enfant, son frère, sa soeur, son père ou sa mère comme quelqu’un d’autre ; c’est la vie qui nous contraint à accepter que leur identité et leur personnalité échappent à notre emprise. Et c’est seulement quand nous consentons à cette échappée qu’il nous devient possible de les aimer vraiment.

Si quelqu’un s’impose à nous comme quelqu’un d’autre, c’est bien Jésus. Si quelqu’un nous échappe dans la croix et la résurrection autant qu’il a échappé aux disciples, c’est bien Jésus. Cette double échappée de la croix et de la résurrection, c’est le tranchant même de la Parole. De cette même Parole dont le livre de la Genèse nous dit qu’elle crée en séparant. C’est ce glaive là que Jésus est venu apporter en portant sa croix, c’est le fil de cette épée là qu’il nous invite à laisser passer sur nous. Jésus, par l’échappée de la croix et de la résurrection, devient pour nous plus que quelqu’un d’autre : il devient l’Autre. Il nous est donné de l’aimer non pas comme notre semblable, ni comme « l’un des nôtres », mais comme l’étranger qui s’est approché de nous et dont nous avons reçu la vie. Sa Parole nous sépare, comme elle sépara autrefois la lumière de l’obscurité, elle nous met à part, elle fait de nous quelqu’un d’autre. Tel est le sens du nom que nous recevons au jour de notre baptême : en Jésus, Dieu le Tout-Autre m’appelle par mon nom, il me donne un nom rien qu’à moi, un nom qui me met à part, un nom pour vivre ma vie et pour voler de mes propres ailes.

Aussi bête que cela puisse paraître, il y a peut-être là une recette de la paix familiale. Ô certes pas une paix de tout repos : quelqu’un d’autre, on ne sait jamais comment il va réagir, ni ce qu’il va inventer. On ne sait jamais ce qu’il nous réserve comme bonne ou comme mauvaise surprise. On ne sait jamais où ces désirs et ses envies vont le porter. On ne sait jamais s’il vient pour la paix ou pour la guerre. Et c’est à ce moment là qu’il faut se souvenir que Jésus nous a aimé non pas parce que nous lui étions semblables, mais parce que nous sommes des autres que Dieu aime. C’est alors qu’il faut se souvenir que leur baptême est le signe que nos enfants sont aimés de Dieu pour eux-mêmes, à cause de la part d’étrangeté qui leur est propre et qui fait de chacun d’eux quelqu’un à part. C’est alors qu’il faut les aimer non pas parce qu’ils nous ressemblent mais parce qu’ils sont quelqu’un d’autre, de différent de nous, que Dieu nous donne à aimer.

Ce n’est pas l’amour de nos parents ou de nos enfants qui nous rend digne de l’amour de Dieu, mais c’est l’amour que Dieu nous porte qui nous rend capable d’aimer nos parents et nos enfants comme des proches et non comme des semblables : comme des prochains. C’est la confiance dans l’amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ qui nous rend capable d’accueilir leur proximité, leur singularité, bref leur étrangeté profonde, non plus comme une menace pour notre tranquilité, mais comme un témoignage de cette grâce de Dieu qui ne cesse de nous pousser en avant, de réconciliations en réconciliations. Et c’est alors que nous recevons une récompense de prophète : à chaque fois, nous en apprenons un peu plus sur nous-mêmes, sur notre propre étrangeté à nous-même, sur ce qui fait de chacun de nous aussi un être à part, un saint, c’est-à-dire quelqu’un d’autre que Dieu aime.

Amen