La Bête à Bon Dieu
Mortel quant à soi
2 rois 4, 2 à 37
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

La mort de son enfant oblige enfin la sunamite à sortir et à avouer qu’elle désire quelque chose, que quelque chose lui manque, à accepter de n’être plus celle qui donne, qui oblige et qui garde, mais celle qui demande et qui prie.
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L’histoire d’Élisée, de la Sunamite et de son fils ressemble beaucoup à celle de la résurrection par Élie du fils de la veuve de Sarepta. Mais, alors que la veuve de Sarepta a déjà un enfant, la sunamite est mariée et n’a pas d’enfant. Contrairement à la veuve de Sarepta qui supplie d’emblée Élie de sauver la vie de son fils, la sunamite ne manque de rien et ne réclame rien : c’est une femme de condition. Son infécondité ne l’empêche manifestement pas de vivre tranquile au milieu des siens. Sa force de caractère lui a permis de faire accepter cette incapacité pourtant disqualifiante dans toutes les sociétés traditionnelles. La générosité de l’accueil qu’elle réserve à Élisée fait sans doute partie des nombreuses qualités par lesquelles elle a su se faire apprécier de son entourage et de son mari.

En mettant à la disposition d’Élisée un pied à terre permanent et exclusif, la sunamite en fait manifestement trop. Cette excessive générosité semble gêner Élisée. Il ne veut pas être à ce point l’obligé de la sunamite. L’hospitalité par trop obligeante de cette femme cache sans doute quelque chose. Que veut-elle que celui qu’elle oblige par ses largesses fasse pour elle ? Géhazi, le serviteur d’Élisée, lui donne la clef de l’attitude presque déplacée de la sunamite à son égard. Si cette femme se comporte à l’égard d’Élisée comme une mère, c’est qu’elle n’a pas d’enfant. Voilà notre Élisée en danger d’adoption. La sollicitude maternelle que la sunamite a reporté sur lui risque de devenir étouffante et de nuire à l’exercice de sa vocation prophétique. Quel autre moyen d’échapper à l’emprise de cette femme que de lui promettre un enfant. Mais la femme n’en veut pas : on ne la fera pas revenir sur le deuil qu’elle a fait d’être mère, elle a comblé ce manque, elle n’a jamais manqué de rien, elle ne manque de rien, c’est elle qui donne, tout le reste est mensonge.

Et le mensonge d’Élisée devient pourtant vérité, ou plutôt demi-vérité. Cet enfant qu’elle se refusait à vouloir, elle ne l’a jamais vraiment mis au monde, jamais vraiment laissé sortir du deuil dans lequel elle avait enfermé le désir qu’elle en avait. Et le premier jour qu’il sort pour aller dans le monde des hommes, à l’extérieur, vers les autres, sa tête lui fait mal et il ne retourne au giron maternel que pour y mourir.

À partir de là, tout se passe entre Élisée et la sunamite comme si la vie du monde extérieur était suspendue, comme si cette mort ne devait être connue que d’eux seuls et bien sûr du serviteur Géhazi qui joue depuis le début le rôle du messager.

La mort de l’enfant oblige enfin la sunamite à sortir et à avouer qu’elle désire quelque chose, que quelque chose lui manque. La mort de l’enfant l’oblige à accepter de n’être plus celle qui donne, qui oblige et qui garde, mais celle qui demande et qui prie. Cette obligation, la sunamité l’assume comme le reste avec détermination : elle va droit au but, sans s’arrêter. Quand Gehazi lui demande des nouvelles des siens, elle lui répond que tout va bien. Il faut que la sunamite se précipite aux pieds d’Élisée pour que celui-ci s’aperçoive qu’il n’avait lui-même jusqu’à présent pas éprouvé le besoin de mêler le Seigneur à cette affaire. Et s’il envoie Gehazi procéder à quelques manipulations auprès de l’enfant c’est sans doute parce qu’il n’entend toujours pas l’y mêler. Élisée ne voulait pas être en reste à l’égard de la sunamite, il ne voudrait sans doute pas l’être non plus à l’égard du Seigneur. Mais dans la bouche de la sunamite éclate enfin la prière sous forme d’une invocation de la vie du Seigneur. Et cette invocation fait sortir Élisée.

Alors, la chambre d’Élisée chez la sunamite, cette chambre qui était censée le retenir auprès d’elle, cette chambre à laquelle il avait réussi à échapper en lui promettant un enfant, cette chambre devenue mortuaire après que l’enfant mort y eut été déposé, cette chambre devient le lieu de la véritable gestation et de la véritable naissance de l’enfant.

Cet enfant, il a tout pour être heureux. Il a tout pour vivre. Une seule chose lui manque : le souffle de vie. Ce souffle, Dieu seul peut le lui donner. Pour cela, il faut que l’histoire de cet enfant impossible cesse d’être une affaire privée entre Élisée et la sunamite. Il faut qu’Élisée aussi consente à se tourner vers le Seigneur, à prier et à demander qu’il donne son souffle à cet enfant. Alors le souffle revient à l’enfant, il éternue sept fois. Et pour la première fois de tout le récit et comme s’il s’agissait de l’enjeu de son retour à la vie, il n’est plus « l’enfant », mais « ton fils » et « son fils ». Il sort, enfin vraiment vivant.

Cette histoire est ou bien trop simple, ou bien trop compliquée. Elle est trop simple si nous n’en faisons qu’une histoire de foi et de miracle. Comme si, pour qu’on comprenne bien qui il est et quelle est sa puissance, Dieu s’y reprenait à deux fois. Cette simplicité ne se maintient que si nous nous satisfaisons de la cruauté de ce Dieu. Or, précisément, la sunamite ne s’en satisfait pas et la conteste. Si nous voulons comprendre ce qui se passe dans cette histoire, il nous faut accepter un minimum de complications. Ce récit nous parle de deuil, de vie et de mort, de mort et de vie, dans un sens (là où tout est simple) et puis dans l’autre (là où tout se complique). Il met en scène deux manière différentes de faire son deuil. La sunamite avait fait le deuil de sa fécondité. Elle l’avait bien fait et en défendait âprement les acquis. Mais cette manière de faire son deuil était une manière de ne rien devoir qu’à elle-même et de ne rien vouloir laisser sortir d’elle-même. Même Élisée, elle voulait le ramener à elle pour le garder rien que pour elle. Sa générosité était de celles qui vous obligent, que l’on ressent toujours sourdement comme une menace pour sa liberté sinon pour sa vie et que l’on finit toujours par fuir pendant qu’il est encore temps. En réponse à cette sollicitude étouffante, Élisée lui-même ne souhaitait aussi ne rien devoir qu’à lui-même, aussi avait-il laissé Dieu à l’écart de cette affaire. Dans cette histoire, tout se débloque à partir du moment ou chacun des protagonistes accepte de sortir et de laisser sortir. Et comme par hasard, c’est le moment où l’aveu d’un manque et une prière de demande sortent enfin du quant à soi des personnages pour monter vers le Seigneur. Alors, l’enfant peut lui-même sortir, il peut naître et devenir « quelqu’un fils de quelqu’un » : ton fils, son fils, mon fils ; la vie qui passe par moi, s’échappe de moi et poursuit son chemin ; comme le prophète qui ne faisait que passer et que son hôtesse voulait retenir, comme la Parole de Dieu qui pousse le prophète en avant, mais qui toujours lui échappe. C’est à la clôture de nos existences, à leur involution sur elles-mêmes qu’il nous faut renoncer. Ça n’est pas à la mort que ce deuxième deuil nous demande de consentir, mais à l’échappée de la vie, au passage du souffle.

Un jour, le Fils naîtra des rapports tumultueux entre le Père et notre condition humaine. Un jour le souffle de Dieu donnera la vie au rejeton inespéré de notre humanité stérile et le fera échapper au tombeau où nous le tenions enfermé. Ce jour est venu et il nous a nous-même fait sortir de nos propres tombeaux.





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