La Bête à Bon Dieu
La création entre deux eaux
Matthieu 14, 24 à 33
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

Si Jésus marche sur les eaux, il a bien de la chance ! Pour notre part, nous réussissons tout au plus à conserver la tête hors de l’eau. Et, toujours par surprise, l’angoisse d’être aspiré vers le fond vient nous paraliser au moment où il nous faudrait rassembler notre courage.
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Si l’histoire de Jésus marchant sur les eaux reste gravée au creux de nos mémoires, c’est parce que son invraissemblance et son étrangeté recèlent une vérité profonde. Cette histoire est d’abord une histoire de marins où il est question de tempête, de péril et de salut inespéré. Cette histoire est vraie parce que comme beaucoup d’histoires de marins, elle nous parle de cette tempête continuelle qu’est pour chacun d’entre nous le combat de notre existence dans le monde. Nous passons notre vie à essayer de nous maintenir à flot, de ne pas nous laisser submerger, parfois, nous nageons en eaux troubles, souvent nous frôlons le naufrage, nous sommes aussi entraînés dans le tourbillon de la vie, nous sommes dans le vent, nous allons à contre courant, etc.

Si Jésus marche sur les eaux, il a bien de la chance ! Pour notre part, nous réussissons tout au plus à conserver la tête hors de l’eau. Et, toujours par surprise, l’angoisse d’être aspiré vers le fond vient nous paraliser au moment où il nous faudrait rassembler notre courage. Vienne la tempête, et tout dans notre vie est sens dessus dessous, tous nos repères s’estompent et défaillent, le haut et le bas se mélangent, les peurs et les terreurs oubliées remontent des profondeurs où nous les avions refoulées pour tenter de nous engloutir. Le vent souffle par rafales et nous balote de toutes parts. C’est le tohu-bohu général. Il semble soudain que tout l’ordre de la création se disloque pour bientôt sombrer dans le néant.

Si cette histoire invraissemblable reste gravée dans notre imagination, c’est que nous n’avons aucune difficulté à rentrer dedans. Nous sommes dans la même galère que les disciples. Nous voilà désormais à bord, avec eux, au milieu des éléments déchaînés. La détresse est à son comble, sauf Pierre qui conserve encore un peu de son assurance habituelle et qui a jusqu’à présent évité que la panique ne s’installe à bord. Soudain, au milieu de cette abominable soupe grise qui nous environne et nous glace les sangs, apparaît à quelques encâblures une image floue, tout juste une silhouette.C’est plus qu’il n’en faut pour nous faire perdre le peu de sang-froig qui nous reste : "C’est un fantôme !" Un ce ces êtres maléfiques qui hantent le fond du lac et profitent des jours de tempête pour remonter à la surface et provoquer la perte des malheureux qu’elle a surpris. La silhouette se rapproche et il nous semble distinguer les traits de Jésus, que nous avions laissé tout à l’heure sur la rive. Notre terreur s’en accroît d’autant : le démon a pris la forme de l’être qui nous est le plus cher pour mieux nous égarer. À ce moment, une voix en provenance de cette effroyable apparition nous interpelle : "C’est moi, confiance, n’ayez pas peur."

Pierre desserre les dents et crie vers la forme : "Seigneur, si c’est toi, ordonne moi de venir vers toi sur les eaux." C’est tout lui, cette réaction : chiche, si tu me le demandes, à moi, à moi Pierre, j’en fais autant que toi ; et ce sont ces poules mouillées qui m’entourent qui vont en prendre plein la vue ! Pïerre le battant, Pierre le courageux, Pierre le téméraire. Pierre en proix une fois de plus au péché : il ne se sent plus Pierre, voilà maintenant que la tempête s’est emparée de son coeur, convoitise et démesure. Non mais, pour qui il se prend ?!

"Viens !" lui crie la voix. Et notre Pierre de se jetter à l’eau. Ça ne pouvoit pas manquer, le voilà qui coule à présent, saisit par la peur et le doute. Il n’y a plus rien à faire pour lui. Il a tout juste le temps de pousser un dernier cri : "sauve-moi !" ; seule apparaît desormais hors de l’eau sa main tendue et crispée qui continue à crier "sauve-moi !" Et nous qui ne pouvons rien faire.

Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire : tout à coup, l’ombre était là, plus proche, plus nette. C’était Jésus, plus de doute possible. Sa main a saisit la main de Pierre. Le voilà tiré d’affaire. Ces deux mains, l’une saisissant l’autre, c’est une image dont nous nous souviendrons toujours. Elle a pris la force d’un symbole : celui de la foi transmise de Jésus à Pierre alors qu’il était englouti, en proie au doute et à l’angoisse.

"Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?" Ves paroles ne sonnaient pas comme un reproche. Il y avait dedans tout l’amour de Jésus, comme s’il voulait lui dire : j’aime bien les gens qui se jettent à l’eau, Pierre ; tu viens ainsi de prendre l’exacte mesure de ta foi ; tu es comme tout le monde, Pierre, un douteur, un pécheur ; tu ne savais pas à quoi tient ta foi ; maintenant tu le sais : à cette main tendue qui t’a sauvé de la noyade.

Ils sont remontés dans la barque. Comme par miracle, le vent est tombé, le grain était passé.

L’appel de Pierre, cette main tendue qui sauve, ce Jésus qui traçait son chemin au milieu des eaux bouleversées, tout ce que nous avions appris de nos pères nous le rendait désormais évident : tout cela était vraiment l’oeuvre du Dieu qui avait fait sortir notre peuple du pays d’Égypte. Ça a été comme un cri du coeur : nous sommes tous tombés à genoux et de nos lèvres a jailli : "Vraiment, tu es le fils de Dieu !"

Cette histoire est complètement invraissemblable. Mais les tempêtes que nous affrontons nous-mêmes sont-elles vraisemblables. Si peu que face à l’adversité, on dit souvent : "Ça n’est pas possible ! Ça n’est pas vrai !" Et pourtant, on est dedans, et jusqu’au cou ! Et si notre vérité se joue quelque part, c’est bien dans la tempête. Cette histoire invraisemblable dit la vérité sur Dieu, sur Jésus, sur notre humanité et sur notre monde.

Nous vivons dans un monde dont le calme et la paix sont toujours précaires ; un monde en état de tempête perpétuelle où tout est toujours mélangé : joie et peines, souffrance et bien-être, quiétude et angoisse. Nous sommes plongés dans ce tohu-bohu dans lequel nous sombrons bien plus souvent que nous y flottons. En nous et en dehors de nous, tout notre être est soumis à ce tohu-bohu incessantauquel nous ne pouvons rien. Ça, une Création ? Le chaos, c’est plutôt le mot qui convient. Dans cette soupe grise où rien ne donne ni prise, ni sens, discernons-nous seulement un ciel vers lequel lever les yeux, ou le poing. Nous sommes seuls au milieu de la tempête, hommes de peu de foi, douteurs, présomptueux, souvent enclins à imiter Dieu, à vouloir être comme des dieux, à chercher à marcher sur les eaux par nos propres moyens. Malgré tout, nous vivons, alors que la tempête aurait du depuis longtemps tout engloutir. C’est cela le mystère de la Création : la Création comme une tempête.

Comment Jésus peut-il marcher sur les eaux alors que la tempête a fait disparaître toute surface plane et horizontale sur laquelle il pourrait poser le pied. Pour marcher sur quelque chose, encore faut-il qu’il y ait quelque chose. Sur quoi Jésus marche-t-il, au milieu de ce tohu bohu ? Et pourtant Jésus trace son chemin au milieu de la tempête, un chemin qui dessine une limite nouvelle entre le haut et le bas, entre la confiance et la peur, entre la foi et le doute, entre le ciel et les ténèbres de l’abîme. En traçant ainsi son chemin au milieu des éléments déchaînés, Jésus accomplit l’acte créateur de Dieu. Le souffle de Dieu planant à la surface des eaux et jésus marchant sur les eaux, c’est tout un : "Vraiment, tu es le fils de Dieu !"

Le chemin que tracent les pas de Jésus au coeur de la tempête, ce chemin nous traverse, nous et nos tempêtes. En nous aussi, Dieu crée, sépare le ciel de la terre, le haut du bas, la lumière de ténèbres. Cela ne se fait pas sans souffrances ni angoisses. Ce chemin, nous pouvons le discerner en nous parce que Jésus y marche et nous le rend visible. Ce chemin, nous ne pouvons savoir qu’il a un sens que parce que la main de Jésus est là, tendue, en réponse à tout appel, prête à donner foi, espérance et amour. Prête à donner sens : la Création est en souffrance du Royaume. Nous sommes créés en attente de l’apaisement de la tempête, créés pour la louange : "Vraiment, tu es le fils de Dieu !" chaque fois que cette louange est prononcée au coeur de nos tempêtes, malgré la peine, malgré la souffrance, malgré l’angoisse, la Création nous apparaît dans sa vérité : un chemin de foi et de salut qui mène au royaume.