La Bête à Bon Dieu
Sainte souffrance ?!
1 Pierre 4, 19 à 12
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

Le titre par lequel la Traduction Oecuménique de la Bible introduit le passage dont nous venons d’entendre la lecture devrait nous saisir d’horreur et nous rendre encore plus odieuses les paroles que nous avons écoutées. Quel peut être le sens de cette injonction : "réjouissez-vous dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ."
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"Heureux d’avoir à souffrir pour le Christ."

Le titre par lequel la Traduction Oecuménique de la Bible introduit le passage dont nous venons d’entendre la lecture devrait nous saisir d’horreur et nous rendre encore plus odieuses les paroles que nous avons écoutées.

Quel peut être le sens de cette injonction : "réjouissez-vous dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ."

D’un point de vue pratique, la souffrance est sans doute plus à craindre que la mort. À tel point que dans certains cas, la mort nous apparaît comme une délivrance. Mais si la mort est pire que la souffrance, c’est parce qu’elle vient y mettre un point d’orgue d’absolu non-sens. Alors que les prétendues malédictions qui concluent l’histoire d’Adam et Êve nous disent que, malgré tout, toute peine mérite salaire et que toute douleur promet engendrement, la mort nous dit que la seule chose qu’engendre la souffrance, c’est le néant, l’absurde et le dérisoire. Comme nous ne pouvons pas supporter l’insoutenable évidence de cette leçon, nous sommes prêts à accepter n’importe quelle justification aux souffrances que nous ou les nôtres subissons. Et nous avons bien raison, puisqu’il s’agit, au seuil de l’enfer, de ne jamais renoncer à toute espérance. C’est dans ce refus que réside l’honneur et la dignité de notre humanité.

Ne croyons pas que l’apôtre Pierre nous conseille le contraire. Quant à Dante, s’il place au seuil de son enfer cette devise : "Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance", c’est bien évidemment pour provoquer en nous un mouvement de révolte et de protestation.

Autant que faire se peut, il est sage d’éviter de franchir les portes de l’enfer. Il n’y a pas de honte, au contraire, à s’épargner quelque souffrance que ce soit. Et quand nous ne pouvons pas faire autrement, de tâcher au moins que notre sueur et notre peine produisent leur content de pain et de fécondité.

Mais là n’est pas le problème que tente de résoudre l’apôtre Pierre. Il ne s’agit pas pour lui de savoir si l’on peut ou non éviter la douleur, si l’on peut ou non mesurer sa peine en fonction d’un rendement attendu et mérité, ni même si la défense de l’honneur de Dieu nous impose de justifier par des moyens douteux les souffrances subies par notre humanité.

Le problème que tente de résoudre l’apôtre Pierre, c’est celui-ci : comment traverser l’enfer sans abandonner toute espérance ? Comment affronter la souffrance sans se résigner à l’absurde et finalement consentir à la toute puissance de la mort ? Il ne s’agit pas pour Pierre de répondre théoriquement à une question de cours. L’enfer, la fournaise de l’épreuve, Pierre et ceux à qui il s’adresse s’y trouvent plongés, eux qui attendaient, et attendent toujours, et pour bientôt, l’avènement du Règne de Dieu.

À la toute-puissance réelle de la mort, on peut bien sûr opposer la toute-puissance imaginaire du Dieu Créateur : le monde est ainsi fait, c’est la volonté de Dieu ; nos souffrances sont les conséquences de nos erreurs et de notre péché ; nos souffrances sont notre participation à la rédemption de notre humanité ; etc. Qu’importe la faiblesse de ces arguments, elle vaut mieux que l’obligation dans laquelle nous serions sans eux de nous résigner à une fatalité sans nom. Hélas, à ce jeu, la divinité créatrice qu’on invoque et à laquelle on se confie n’est autre que la mort : elle seule diffuse sur nos vie cette lumière immuable qui donne à celui qui s’y expose la paix d’un éternel repos.

À la toute-puissance réelle de la mort, Pierre n’a à opposer que la fragilité d’un symbole : pour répondre à la question insoluble du scandale de la souffrance, il n’a pas d’autre ressource que le mystère pascal de la croix et de la résurrection. Ce mystère associe la souffrance et la mort, dont il ne dénie pas la réalité à l’image du Dieu Créateur dont il respecte le pouvoir d’espérance. D’un coté, Pierre affirme que la traversée de la fournaise de l’épreuve n’a rien d’anormal, mais seule une lecture faussée du verset 19 nous donne à croire que les souffrances qui accompagnent cette traversée sont un effet de la volonté de Dieu. De l’autre coté il affirme que la volonté de Dieu, c’est qu’à travers la fournaise de l’épreuve, nous maintenions malgré tout notre confiance dans sa bonté créatrice en lui remettant notre âme. Ce faisant, Pierre ne fait que répéter et mettre en pratique l’une des paroles de Jésus prononcée sur la croix : "Père, je remets mon esprit entre tes mains". C’est ici que tout a été jugé ; c’est ici, en ce foyer même de la maison de Dieu qu’à commencé le jugement. C’est ici qu’à grand peine, le Juste à souffert pour le salut de l’impie et du pécheur.

Si nous regardons au symbole que dessine pour nous l’histoire du Christ crucifié, la réalité de la croix convertit l’image que nous nous faisons du Dieu créateur et de sa toute-puissance. En guise d’image de Dieu, elle nous donne à contempler la réalité d’un homme qui s’épuise et se donne totalement pour tirer la création de l’absurde et du néant, d’un Dieu qui s’engage complètement dans la fournaise de l’épreuve où se forge la création nouvelle.

Si notre refus de renoncer à toute espérance ne peut se passer d’une divinité sur laquelle la fonder, c’est à ce Dieu-là que nous pouvons croire. Si la révolte et la protestation contre la souffrance sont constitutifs de la dignité et de l’honneur de notre humanité, alors c’est de ce Dieu-là et au travers de l’humanité dont il inaugure le prototype en Jésus Christ crucifié que nous pouvons recevoir cette dignité et cet honneur.

Si nous souffrons, nous ne souffrons pas pour le Christ, mais nous souffrons seulement à sa suite et à ses cotés. Nous ne justifions pas la souffrance qu’il subit et que nous subissons avec lui, mais nous en affrontons l’absurde et le non-sens sans nous y soumettre, en attendant que l’issue heureuse promise et déjà dégagée par la résurrection du Christ s’ouvre aussi devant nos pas.