La Bête à Bon Dieu
La guérison enjeu de pouvoir
À marchand de soupe,
marchand de soupe et demi
Actes 8, 5 à 25
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

S’il était besoin de prouver que la plupart des miracles opérés par Jésus n’avaient en son temps et en eux-mêmes rien d’exceptionnel, le cas de Simon le magicien suffirait à le montrer.
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S’il était besoin de prouver que la plupart des miracles opérés par Jésus n’avaient en son temps et en eux-mêmes rien d’exceptionnel, le cas de Simon le magicien suffirait à le montrer. Simon s’est manifestement acquis une réputation de guérisseur efficace dans toute la Samarie. Cette réputation a aussitôt été portée au compte de Dieu. Ce qui n’empêche pas Simon de gagner probablement très bien sa vie en faisant commerce des dons qu’il reçu de Dieu. Quoi qu’en dise Pierre, Simon est un homme honnête : quand Philippe vient prêcher en Samarie l’Évangile de l’avènement du Règne de Dieu en Jésus-Christ crucifié et ressuscité, quand il rend manifeste l’approche de ce règne en réalisant des exorcismes et des guérisons. Simon se comporte à l’égard de Philippe comme à l’égard d’un maître. Si Philippe est plus efficace que lui dans la profession où il prétend lui-même exceller, Simon ne demande qu’à recevoir des leçons de sa part. Il se met à suivre Philippe comme un disciple suit son maître, il reçoit le baptême en signe de son initiation à la science que possède Philippe. Simon fait tout cela par conscience professionnelle et dans le seul but d’améliorer les services qu’il rend à la nombreuse clientèle qui lui a accordé sa confiance. De nos jours, cela s’appelle de la formation permanente en cours d’emploi.

Quand les disciples restés à Jérusalem apprennent que la prédication de Philippe produit de grands effets en Samarie, ils sont d’abord étonnés. Une conversion aussi rapide des Samaritains ne rentre pas dans l’idée, très éthnocentrique, plus précisément judéocentrique, qu’ils se font du plan de Dieu. Passe encore que l’Évangile touche des hellénistes, c’est à dire des juifs de souche ou prosélytes passés sous l’influence de la culture grecque. Encore les a-t-on dotés d’un encadrement spécifique : les diacres. Passe encore qu’à l’origine destinés seulement à assurer le service des tables à Jérusalem, ces diacres s’engagent dans une oeuvre missionnaire en dehors des frontières de la Judée et de la Galilée. Mais si ces diacres se mettent à opérer des conversions et à pratiquer des baptêmes, alors il est urgent de reprendre la situation en main et de montrer qui est vraiment le maître. Aussi la communauté de Jérusalem, réunie autour des douze disciples de Jésus, délègue-t-elle Pierre et Jean pour s’assurer de l’orthodoxie de ce qui se passe dans l’entourage de Philippe.

Comme Pierre et Jean ne peuvent tout de même pas être en reste par rapport à Philippe, comme leur réputation doit égaler sinon excéder celle de Philippe, il faut qu’ils en rajoutent sur le travail de ce dernier. Alors, ils imposent les mains à ceux que Philippe à déjà baptisé afin que ceux-ci reçoivent l’Esprit-Saint par dessus le marché.

Quant à notre Simon le Magicien, toujours soucieux d’améliorer ses performances professionnelles, le voilà maintenant prêt à suivre ces super-maîtres que sont Pierre et Jean. Et comme là, vraiment, il se sent totalement bluffé, dépassé par les compétences professionnelles de Pierre et de Jean, il leur demande d’accepter d’être leur stagiaire et se déclare prêt à payer au prix fort une formation aussi prometteuse.

Et si Pierre mouche Simon le magicien avec autant de violence et de dédain, c’est sans doute parce qu’il se sent lui-même morveux. En bon professionnel, Simon a très bien compris ce qui se passait entre Philippe et Pierre. Il a vu juste dans le jeu un peu trouble de subordination et de concurrence qui a provoqué l’irruption soudaine de Jean et de Pierre sur le territoire de chasse de Philippe. Tant que Simon n’avait eu affaire qu’à Philippe, il n’avait pas eu de peine à comprendre que, sans doute plus pour Philippe que pour lui-même, l’important n’était pas tant leur propre réputation, mais celle du Dieu qui manifestait sa puissance à travers l’excellence de leur pratique professionnelle. Qui plus est, Philippe avait sans doute plus de choses à raconter sur l’histoire du Dieu dont il défendait la réputation. Le baptême que proposait Philippe était plus qu’une purification initiatique, c’était toute une histoire : l’entrée dans à l’histoire même du Dieu de Philippe, la participation à la Pâque de ce Jésus Christ crucifié et ressuscité. Simon avait trouvé là le sens profond de guérisons et des exorcismes dont il ne maîtrisait quant à lui que la technique.

L’arrivée de Pierre et de Jean avait jeté le trouble dans son esprit. Pierre et Jean ne venaient-il pas défendre avant tout leur propre réputation. Cette imposition des mains qui semblait provoquer la descente du Saint-Esprit sur ceux qui en bénéficiaient, qu’apportait-elle de plus au sens profond de l’Évangile prêché par Philippe ? De quel message était-elle porteuse sinon de celui-ci : "attention ! c’est nous, Pierre et Jean, les représentants de la maison-mère, qui sommes les meilleurs". Puisque Pierre et Jean venaient se vendre, à défaut de vendre ce que Philippe avait offert gratuitement et que Simon avait reçu gracieusement, eh bien, Simon achetait ! Puisque manifestement la venue de Pierre et de Jean trahissait des conflits de pouvoir au sein de adeptes du Christ Jésus, eh bien Simon leur proposait d’acheter du pouvoir !

Et si, aux reproches cinglants que Pierre lui adresse, Simon répond "priez vous-mêmes le Seigneur en ma faveur", c’est une manière astucieuse de lui renvoyer la balle. Le repentir réserve parfois d’heureuses surprises : en se repentant, Simon s’est rendu compte que la pensée qui lui était venue au coeur ne lui avait pas directement été transmise par le Malin, mais qu’elle avait transité par le comportement de Pierre et de Jean eux-mêmes. C’étaient eux qui l’avaient plongé dans l’amertume du fiel et enfermé dans les liens de l’iniquité, c’était à eux de l’en faire sortir et de l’en purifier.

La leçon aura porté : Au retour de leur expédition, Pierre et Jean consentiront enfin à faire bénéficier des non-juifs du privilège qu’il réservaient jusque là aux seuls habitants de Jérusalem, de la Judée et de la Galilée. Il consentiront enfin à ne pas se contenter d’attendre la venue du Règne de Dieu en ne quittant pas d’une semelle le parvis du Temple de Jérusalem. Alors l’enjeu de toute cette histoire pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, la réputation du Dieu de Jésus Christ et elle-seule. Alors, la gratuité de la grâce divine, telle qu’elle s’était jusque là exprimée dans le ministère de Philippe et dans l’accueil que lui avait réservé Simon, pourra reprendre ses droits.

Juste après la première Pâque juive, Dieu rappelle au peuple qu’il vient de tirer du néant : "souviens-toi que tu étais étranger au pays d’Egypte". Juste après les Pâques chrétiennes, l’histoire de Philippe, de Simon, de Pierre et de Jean nous rappelle quelque chose de très important : non seulement nous sommes étrangers à l’origine de l’Évangile, mais cet Évangile peut se frayer un chemin jusqu’à nous parce que des étrangers à cette origine même ont fait sauter la coquille de l’éthnocentrisme au sein duquel la communauté réunie autour des douze à Jérusalem le tenait enfermé.

La force qui, de l’intérieur, fait sauter la coquille de cet oeuf de Pâques trop bien ficelé et trop bien couvé, c’est l’étrangeté d’un Dieu qui fait reposer la charge de sa réputation sur les épaules d’un Christ crucifié.

Les voies par lesquelles cette étrangeté fondamentale réussit sa percée sont toutes aussi étranges, puisqu’il s’agit d’un conflit de pouvoir et d’intérêt où il n’est pas exclu que le malin ait eu sa part.

Quant à l’indice qui nous permet pourtant, à Simon autant qu’à nous, de nous y retrouver une fois que nous l’avons repéré, c’est Pierre qui le détient et nous le révèle : il n’y a pas plus étranger à notre comportement naturel, puisqu’il s’agit de la gratuité du don de Dieu.