La Bête à Bon Dieu
La résurrection ! Pourquoi faire ?
1 Corinthiens 15, 12 à 34
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

En ces temps là, Rome soumettait tous les peuples réunis sous son empire à une mondialisation généralisée. Malgré la tolérance religieuse dont Rome faisait preuve, ou peut-être même à cause d’elle, les valeurs traditionnelles sur lesquelles reposaient la cohésion et l’identité des peuples agrégés à l’empire volaient en éclat les unes après les autres.
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En ces temps là, Rome soumettait tous les peuples réunis sous son empire à une mondialisation généralisée. Malgré la tolérance religieuse dont Rome faisait preuve, ou peut-être même à cause d’elle, les valeurs traditionnelles sur lesquelles reposaient la cohésion et l’identité des peuples agrégés à l’empire volaient en éclat les unes après les autres. Cela provoquait parfois des réactions violentes et intégristes, comme celle des Zélotes en Palestine. Mais ce chaos moral et religieux nourrissait surtout une formidable effervescence spirituelle et intellectuelle. Le doute que leur perte d’efficacité faisait peser sur les croyances anciennes obligeait à les recomposer et à en inventer de nouvelles pour s’adapter à l’évolution du monde. Des religions mourraient, d’autres naîtraient et certaines, sans doute parce qu’elles disposaient du meilleur potentiel d’adaptation, franchiraient l’épreuve de la crise renforcées et renouvelées.

C’est dans ce contexte de destabilisation éthnique, culturelle et religieuse que Jésus était mort crucifié à Jérusalem. Ses disciples avaient interprété sa résurrection comme l’acte inaugural de l’avènement des temps nouveaux. Autant dire que sur la croix de Jésus, le jugement et la fin des temps anciens avaient été consommés. Bientôt, la trompette du jugement sonnerait définitivement, les morts se lèveraient de leur tombeau pour comparaître devant leur juge. Ceux qui avaient choisi de suivre Jésus en recevant le baptême seraient considérés comme justes et suivraient Jésus dans l’ère nouvelle qu’il leur avait ouverte par sa croix et sa résurrection.

Favorisée par l’ambiance de crise qui régnait dans tout l’Empire, l’annonce de ce bouleversement des temps avait rapidement rencontré un écho favorable auprès des populations païennes. La nouvelle de la résurrection du Christ avait fait tache d’huile autour de Jérusalem et le cercle étroit de la communauté des disciples du crucifié avait été rapidement débordé. Prenant la tête de ceux qui avaient accueilli favorablement cet engouement des non-juifs pour l’Évangile du Christ, Paul avait essayé d’organiser les nombreuses assemblées qui s’en réclamaient.

Mais cela faisait déjà plus de vingt ans que Jésus était mort sur la croix. Et le temps semblait comme suspendu : les temps anciens continuaient de persévérer dans leur chute et l’avènement définitif et glorieux des temps nouveaux se faisait toujours attendre. Dans un sens, c’était là un encouragement pour Paul, une invitation à continuer sa mission. Sans doute le Christ attendait-il que tous les païens aient eu leur chance de conversion pour revenir dans la gloire. Mais pour les convertis de la première heure, ce retard était un sujet d’inquiétude, de découragement et de doute. Rares étaient ceux qui remettaient en cause la résurrection de Jésus : le témoignage des disciples en faisait foi. Mais pour ce qui était de la résurrection générale des morts, nombreux étaient ceux qui commençaient à douter qu’elle ait jamais lieu un jour. Après tout, les communautés réunies autour du Nom de Jésus-Christ pouvaient bien se passer de ça. Une nouvelle religion était en train de naître et ce n’était déjà pas si mal. Comme pour remplir le vide laissé par l’absence d’un Maître qui se faisait trop attendre, les doctrines les plus diverses commençaient à proliférer et à s’affronter, à tel point que Paul avait parfois de la peine à y retrouver l’Évangile auquel il était attaché.

Nous en sommes toujours là aujourd’hui : Croyons-nous en la résurrection du Christ ? Croyons-nous en la résurrection des morts ? Croyons-nous qu’une fin des temps adviendra un jour ? En quoi consiste notre espérance des temps nouveaux ? Pour Paul, les réponses à ces questions forment un tout cohérent. Répondre par la négative à l’une d’entre elle, c’est tout remettre en question. C’est renoncer à la foi. C’est abandonner toute fidélité et toute confiance en Dieu.

Certes, la vision du monde apocalyptique dans laquelle s’inscrivent la passion, la croix et la résurrection est un faisceau de croyances dont il n’est pas sur que nous puissions encore les partager. Elle a d’ailleurs assez rapidement été remise en cause : en lieu et place de la perspective cosmique d’une vie nouvelle accordée seulement après une fin des temps qui n’arrivait toujours pas, le Paradis, le Purgatoire et l’Enfer sont venus offrir une perspective immédiate et personnelle de vie après la mort. Et parce que cette perspective d’immédiate après-vie a elle aussi cessé d’être satisfaisante, pour beaucoup d’entre nous aujourd’hui, c’est d’abord pour cette vie-ci que l’espérance en Christ doit être active. Sommes-nous pour autant les plus malheureux des hommes ?

Paul ne défend pas pour elle-même la croyance dans une fin et un renouvellement des temps marqués par la résurrection des morts et le jugement dernier. Il s’y accroche parce que cette croyance est à ses yeux la conséquence de la foi dans le Dieu de Jésus-Christ. Paul ne comprend la croix et la résurrection du Christ que comme les actes centraux d’un drame cosmique. Il ne peut pas concevoir son salut personnel en dehors d’une histoire universelle qui englobe non seulement le peuple de Dieu, non seulement l’humanité toute entière, mais aussi l’univers tout entier. Que depuis Paul, notre univers se soit considérablement élargi et que l’histoire de notre humanité ait passablement traîné en longueur, cela ne change rien à l’affaire.

Tout à coup, sans doute parce qu’il y sent l’Évangile à l’étroit, Paul abandonne le registre des croyances qu’il a hérité de son éducation pharisienne. Dans un raccourci génial, il vient rendre du relief à cette perspective pour lui indispensable de la fin et du renouvellement des temps. Parmi ceux qui croient que tout est fichu et qui ont abandonné toute espérance, certains qui en ont les moyens disent : "mangeons et buvons, car demain nous mourrons !" Et ils s’enfoncent toujours plus avant dans l’absurde. En fait, la perspective de la fin des temps, la résignation au caractère inéluctable de la mort - la nôtre, celle des civilisations, celle de l’univers - , ni le judaïsme, ni Paul, ni le christianisme ne l’ont inventée. L’idée que la mort détient le sens ultime de toutes choses n’est pas un article de foi, mais un constat que tout le monde peut faire à vues humaines et avec un peu de lucidité. Hors la foi, et fort de ce constat désabusé, autant renoncer à se battre et noyer sa désespérance dans l’alcool et la grande bouffe en attendant la mort personnelle ou la conflagration cosmique finale.

Le meilleur argument de Paul, c’est qu’il se bat ; non pas pour des croyances ou des idées, mais, comme Luther quelques siècles plus tard, parce qu’il ne peut pas faire autrement. Le plus important, pour Paul, ce ne sont pas ses croyances, mais la foi. C’est elle qui l’empêche de baisser les bras, même quand toutes ses croyances semblent remises en question. Le plus important, c’est la confiance et la fidélité en Dieu qu’il a reçu du Christ crucifié et ressuscité. Où Paul trouve-t-il le courage d’affronter le danger ? Non pas dans des vues humaines - et nos croyances sont des vues humaines- mais dans la foi. Cette foi impose à Paul de resituer à chaque fois sa vie, son action et son combat dans la perspective d’une promesse et d’une espérance au centre de laquelle la croix est plantée. Ce monde n’est toujours pas celui que Dieu veut. En Christ crucifié et ressuscité, Dieu nous a montré ce qu’il en était du monde qu’il jugeait et du monde qu’il voulait. Il y travaille. Paul y a sa part. Hors de cette perspective d’un jugement et d’un renouvellement des temps voulu et accompli par Dieu, hors la foi reçue de Christ dans la fidélité inébranlable de Dieu à ce projet immémorial, il n’y a d’espérance active ni pour cette vie-ci, ni dans ce monde-ci.

Qu’est-ce qui fait courir Paul, sinon la conviction qu’en dépit de la chute constatable de toutes choses vers le néant, un projet de longue haleine travaille en secret notre monde depuis la nuit des temps. Avec Christ, la vigueur toujours nouvelle du projet créateur de Dieu a ressurgit au coeur même de l’histoire de notre humanité et de notre univers. Cette perspective d’une issue heureuse à la déchéance de notre humanité et à l’entropie fatale de notre univers, quelques soient les croyances au moyen desquelles elle s’exprime, elle n’a survécu, ne survit et ne survivra à l’usure de nos croyances et à la faiblesse de nos vues humaines que parce qu’elle s’est incarnée dans le drame de la croix et de la résurrection. La mort n’a pas eu le dernier mot : elle a été affrontée, traversée, éprouvée, et franchie. La valeur inestimable de ce drame, pour Paul comme pour nous, c’est qu’à la suite de Jésus-Christ nous en soyons rendus participants ; c’est qu’à toutes les échelles : personnelles, historique et aussi cosmique, cette perspective agisse dans notre monde, y ouvre des issues heureuses et y fasse toujours à nouveau signe du travail des temps à venir dans le tohu-bohu du monde ancien.

Comme au temps de l’apogée de l’Empire Romain, notre monde est aujourd’hui soumis à une mondialisation qui semble réduire à l’absurde les croyances auxquelles nous étions les plus attachées. Nos identités personnelles ou collectives sont jour après jour remises en question par une évolution galopante que nous n’osons même plus qualifier de progrès et que plus personne ne semble en mesure de maîtriser. Notre humanité semble plus que jamais contribuer à la chute de notre univers vers le chaos. Plutôt que de nous raccrocher désespérément et convulsivement aux épaves de croyances qui flottent encore à la surface de l’abîme, c’est le moment de nous souvenir que Christ est ressuscité, que nous sommes invités à ressusciter avec lui.

Nous n’avons plus d’images pour exprimer notre foi dans la résurrection des morts. Ou plutôt, nous prenons ces images pour ce qu’elles sont : des symboles de la victoire de la vie sur la mort. Quand ces images sont de bonne qualité, nous savons encore les apprécier : telle ou telle danse macabre gravée ou peinte sur les murs d’une cathédrale, les "tuba mirum" des messes de requiem de Mozart, de Berlioz ou de Verdi continuent de nous émouvoir. Mais nous n’avons plus la prétention de dire que les choses se passeront ainsi. Confrontés aux seules réalités de la croix et du tombeau vide, nous avons cessé de faire de la résurrection du Christ une preuve irréfutable de la Seigneurie du Christ. Nous avons appris que la résurrection ne se prouve pas, mais s’éprouve. Nous avons accepté les limites de notre condition humaine et nous n’avons plus la prétention de maîtriser à la place de Dieu les tenants et les aboutissants du projet qu’il accompli pour nous. Nous avons simplement confiance en sa fidélité. Certes, le projet créateur auquel nous prétendons avoir part nous dépasse : il précède et devance de très loin chacune de nos vies personnelles. Mais il s’est incarné dans le drame de la passion, de la croix et de la résurrection. Aussi, d’Abraham jusqu’à aujourd’hui, à l’horizontale de notre histoire humaine, dessine-t-il un sol sur lequel nous pouvons assurer nos pas bien plus qu’un ciel en dessous duquel il nous faudrait courber la tête. Une fois franchie avec Christ la porte qui nous fait passer de l’ancien au nouveau, de la déchéance à la rédemption, de la mort à la vie, nous ne pouvons plus renoncer ni à la promesse, ni à l’espérance, pour nous-mêmes, pour notre humanité, pour notre univers. C’est plus qu’il n’en faut pour nous assurer de notre salut et de celui de notre univers ; plus qu’il n’en faut aussi pour anticiper sur l’avenir promis et y inscrire nos propres projets.