La Bête à Bon Dieu
Un humiliant pardon
Matthieu 18, 21 à 36
dimanche 13 août 2006, par Richard Bennahmias

Pardonner soixante dix fois sept fois, c’est soixante dix sept fois sept fois faire remonter à la surface le souvenir humiliant de la faute, c’est soixante dix sept fois sept fois se placer soi-même dans la situation confortable du créancier qui domine son débiteur. Quelle amitié résisterait à cela ?
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Monsieur Perrichon avait témérairement entrepris l’exploration de la mer de glace. Il ne dut la vie qu’au courage et à la présence d’esprit du jeune homme qui courtisait sa fille. Dans son innocence juvénile, le jeune-homme pensait que, par gratitude, Monsieur Perrichon lui accorderait de tout coeur la main de sa fille… Ce fut le contraire qui arriva.

Et vous savez bien pourquoi : le premier moment d’émotion passé, très vite, Monsieur Perrichon finit par ne voir dans son sauveur que le témoin gênant d’un aventure ridicule et humiliante. La présence dans son entourage d’un garçon envers qui il serait débiteur à vie lui était devenue insupportable. Un honnête chef de famille ne peut pas être le débiteur de son gendre. Ceux à qui il est arrivé de prêter des sommes d’argent importantes à de vieux amis savent combien cela est une rude épreuve pour leur amitié. Le poids de la dette vient troubler une relation jusque là établie sur un pied d’égalité. Une amitié qui résiste à une dette, que celle-ci soit ou non acquittée, cela relève du miracle. Quand il s’agit d’offense et de pardon, cela n’en est que plus vrai, comme nous allons le voir.

Quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerais-je ? jusqu’à sept fois ?" questionne Pierre.

Jésus parle-t-il sérieusement quand il répond soixante dix sept fois sept fois ? Pardonner soixante dix fois sept fois, c’est soixante dix sept fois sept fois faire remonter à la surface le souvenir humiliant de la faute, c’est soixante dix sept fois sept fois se placer soi-même dans la situation confortable du créancier qui domine son débiteur. Quelle amitié résisterait à cela.

Ce malaise, beaucoup d’entre nous l’on ressenti au cours de cette étape difficle de leur vie que fut leur adolescence. Comment concilier la dette insolvable que l’on sait avoir à l’égard des parents et l’ingratitude apparente qu’il y a de désirer voler de ses propres ailes. Même si les parents ne sont pas du genre « après tout ce qu’on a fait pour toi…. », le poids de cette dette imaginaire qui pèse sur les épaules de l’adolescent empoisonne bien souvent toute relation. Les parents n’ont pas grand chose à faire, sinon à manifester le plus clairement possible la gratuité de leur amour, tout en sachant que, tant qu’un déclic miraculeux ne se sera pas produit du coté de leur enfant, ces manifestations d’amour ne feront qu’amplifier le poids de la dette et envenimer les choses.

Non, décidément, la situation de débiteur n’est pas une situation agréable.

Elle l’est encore moins quand la dette contractée est insolvable. Par exemple quand il s’agit d’une blessure dont nous avons été les victimes. Pour celui qui est invité à pardonner la faute qui a été commise à son égard, y-a-t-il un pardon possible ? La question posée par Pierre et l’éxagération de la réponse de Jésus révèlent une réalité profonde de notre coeur qui résiste à notre raison et à notre sens du devoir : toute blessure, morale ou physique, laisse en nous une trace indélébile. Et les vieilles blessures, surtout quand elles ont mal cicatrisé, finissent toujours par se réveiller. Que faire de ce mal qui remonte à la surface ? Contenir tout cela par devoir, c’est courrir le risque de l’infection généralisée. Certains cancers proviennent parait-il de rancoeurs puissantes, trop longtemps contenues et retournées contre soi-même. Peut-être le pardon est-il la moins pire des solutions qui s’offrent à nous pour purger notre coeur de ses humeurs malignes, même s’il vient soixante dix sept fois sept fois humilier son destinataire. Après tout, l’offenseur l’a bien mérité.

Sans doute n’y-a-t-il pas dans ce monde de vrai pardon possible, ni de vraie remise de dette. Des relations économiques à nos relations affectives personnelles, tout y est marqué par cette économie impitoyablement équilibrée de la créance et de la dette. Et il n’y est pas de remise de dette ou de don généreux qui ne puisse être soupçonnée d’être une manière de s’approprier l’autre ou de l’humilier bien plus surement que par une vengeance.

Qui pourra proclammer un moratoire définitif sur cet écheveau de relations alourdies par la dette et la culpabilité ? Ne nous empressons pas trop de répondre : c’est Dieu ! ou c’est Jésus. Les puissances divines ont toujours été les premières soupçonnées de vouloir établir leur mainmise sur le royaume des hommes. Peut-être même le Dieu des chrétiens est-il à cet égard le plus habile : il fait peser sur l’humanité le poids d’un pardon définitif et généralisé. Que de fois, et souvent avec raison, n’a-t-on pas accusé les églises de gérer les dividendes de la Grâce et du pardon comme un fond de commerce. Et il ne suffit pas aux protestants d’invoquer la protestation de Luther contre la vente des indulgences pour échapper à ce reproche.

La parabole du débiteur impitoyable nous parle précisément du poids insupportable de la dette et du pardon. Car Jésus ne s’y borne pas à nous présenter l’avènement du royaume des cieux comme celui d’un moratoire généralisé et définitif. Sa parabole nous raconte l’histoire d’un échec. Elle ne comporte aucun personnage positif. Le roi règle ses comptes avec ses serviteurs, le moratoire est proclamé, mais personne n’y croit. Ceux qui dénoncent le débiteur sans pitié ne sont jamais que des délateurs. Ce faisant, ils se situent eux-aussi en deça de l’avènement du royaume des cieux.

C’est qu’il n’est pas aussi simple que cela d’accepter d’être pardonné et de devoir à un autre le prix de sa vie. Avant même de pouvoir commencer à croire à l’avènement du royaume des cieux, il faudrait encore affronter l’humiliation qu’il y a d’être à ce point débiteur à l’égard de notre rédempteur. Comment faire tomber les soupçons que l’on peut légitimement porter sur les motifs d’une décision aussi incroyable ? Comment reconnaftre que le Dieu qui pardonne a dans le même temps renoncé à tout pouvoir sur nous et qu’il ne désire qu’une chose : notre liberté et notre remise debout ?

Suffit-il de proclammer que la Croix est la preuve irréfutable de la gratuité et de la générosité de ce pardon. La croix peut aussi s’interpréter comme un investissement productif ! Ce n’est pas de la Croix qu’il s’agit, mais de notre réaction en face de la Croix. Il y a un pas que ne saute pas le débiteur sans pitié, faisant par là même échouer l’avènement du royaume des cieux. Ce même pas que nous avons tant de peine à faire à l’égard de nos parents quand nous sommes adolescents : croire que l’impossible gratuité de l’amour s’est incarnée dans notre monde et qu’elle continue d’y frayer son chemin.

Dieu a réglé ses comptes avec nous, une fois pour toute et définitivement. Tout a été dit sur ce que nous sommes, sur la complexité de notre nature, sur l’echeveau inextricable de bien et de mal dans lequel nos existences personnelles et notre histoire collective sont irrémédiablement empêtrés, sur la responsabilité personnelle que chacun d’entre nous porte de cette situation, bref sur ce qu’on appelle le péché. Dieu sait de quoi nous sommes faits, et il a décidé de faire avec. Tout cela, en Jésus, il l’a pris sur lui sur la croix. Mais que peut-il faire d’autre maintenant, sinon, dans l’attente qu’un déclic se produise, de nous le répéter sans cesse. Qu’enfin nous l’entendions et qu’enfin nous ne faisions plus obstacle à l’avènement du royaume des cieux ! Alors la question du pardon ne se pose plus en terme de devoir, mais en terme de miracle. Parce qu’il est aussi difficile de pardonner que d’accepter le pardon d’autrui, cette attente nous concerne tous, que nous soyons créanciers ou débiteurs. Dieu ne nous impose aucun devoir en contrepartie de son pardon, mais il est aujourd’hui à l’égard de chacun d’entre nous dans l’attente du miracle : que malgré ce que nous savons les un des autres, malgré ce que nous savons de nous-mêmes, nous ayons l’audace de saisir les occasions de manifester autour de nous les signes de l’avènement du royaume des cieux par des actes gratuits et libres.