La Bête à Bon Dieu
Ce grand couillon d’Adam
Genèse 2 et 3
mardi 15 août 2006, par Richard Bennahmias

Entre la création et le Déluge, l’exclusion du jardin ressemble à une demi-mesure. Mais une mesure de sauvegarde. D’un coté, les sentences prononcées par Dieu en sanction de la faute assortissent la bénédiction de Gn I (« Soyez féconds et prolifiques ») des terrifiants pépins de la réalité ; de l’autre, elles préservent les promesses de fécondité portées initialement par Dieu sur notre histoire humaine.
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Les premiers chapitres de la Genèse nous offrent deux récits de création. Et jusqu’à l’entrée en scène du serpent, l’auditeur du second récit est en droit de se demander si celui-ci ne fait pas double emploi avec le récit précédent. Seule la différence d’échelle devrait lui mettre la puce à l’oreille : pourquoi passer ainsi du cosmos au potager ? Le cosmos, c’est l’image même de l’ordre et de la perfection. Tandis qu’un potager, même tiré au cordeau ! On attend que la taupe pointe le bout de son nez au milieu des semis.

Mais c’est surtout la cascade de « c’est pas moi, c’est l’autre » qui suit la descente de Dieu dans le jardin qui confère au récit sa dimension comique. Adam et Êve, c’est Prométhée surpris en flagrant délit de vol de confitures ! ou de figues, ou de pommes. Car à l’audition de cette cascade de « c’est pas moi, c’est l’autre ! » on en imagine volontier quelque trognon volant de main en main avant d’atterrir dans la gueule du serpent.

C’est donc sur le mode humoristique que cette histoire nous parle de la faute originelle. Mais de quelle faute s’agit-il ?

Est-ce d’avoir transgressé l’interdit porté sur les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’arbre était bon à manger, séduisant à regarder et précieux pour agir avec clairvoyance. Adam et Êve en ont mangé. Leurs yeux se sont ouverts et ils possèdent la connaissance du bien et du mal. Et nous sommes les héritiers de cette compétence acquise au prix de la transgression. Cette transgression est certainement regrettable, mais est-ce La Faute ? Il est tout de même curieux qu’à la fin de l’histoire, Dieu ne prive pas Adam et Êve du bénéfice de leur larcin. Dans ces conditions, on est en droit de se demander pourquoi Dieu leur a interdit l’accès de l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Il est légitime d’assortir les interdits des dix commandements d’un « jamais » : tu ne tueras jamais ! Mais on ne peut pas en dire autant de l’interdit de la consommation des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Y-a-t-il un bien aussi légitimement désirable que la connaissance du bien et du mal ? Qu’y-a-t-il de plus souhaitable que cette capacité à agir avec clairvoyance qu’il est censé procurer à Adam et Êve ? Après tout le serpent n’a pas tort de poser cette question : comment Dieu peut-il interdire l’accès à un fruit aussi précieux ? A-t-il vraiment dit cela ?

Les confitures, les bonnes bouteilles et les veaux gras, si on en interdit la consommation aux enfants, ce n’est pas pour les protéger des caries dentaires, du délirium tremens ou des crises de foi. C’est parce qu’on les réserve pour la bonne bouche, pour quelque fête à venir, ou pour célébrer quelque heureuse rencontre qui surviendrait à l’improviste. Et la menace dont on assortit l’interdit est à la hauteur de la valeur prospective qu’on attribue à la fête. L’interdit de la consommation des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ne doit pas être assorti d’un « jamais », mais d’un « plus tard ». Les fruits de l’arbre de la connaissance sont une réserve constituée par Dieu pour la suite de l’histoire. Cette réserve, il faut croire que la transgression d’Adam et Êve ne l’a pas épuisée, puisque Dieu en tirera quelques fruits pour les donner à Salomon (1 Roi 3/9). Mais cela, c’est une autre histoire

Alors ! où se cache La Faute avec un grand F ? tout simplement dans le moment le plus comique du récit, sous la cascade de « c’est pas moi, c’est l’autre ! » par laquelle Adam et Êve se ridiculisent devant Dieu et sous nos yeux. Les motifs que nous avons de rire et de nous retrouver de plein pied dans ce mouvement de panique sont en effet d’importance :

« regarde-moi en face » dit-on à un enfant soupçonné de mentir. Adam et Êve sont incapables de regarder Dieu en face. Non seulement leur regard se fait fuyant, mais ils fuient le regard de Dieu et tremblent à l’écoute de sa Parole.

Adam et Êve esquivent l’un après l’autre la responsabilité de leur acte. En répondant « c’est pas moi, c’est l’autre ! » à la question « qui a fait cela ? » ils ne mentent pas vraiment. Tous ont trempés dans cette lamentable affaire, mais personne n’est vraiment personnellement responsable. Après tout, c’est bien le serpent que Dieu à créé qui est l’instigateur du délit ; après tout c’est Êve qui prend l’initiative ; après tout ce grand couillon d’Adam s’est contenté de suivre. Êve avait pris l’initiative de l’acte, Adam prend celle de la débandade. Et dans ce sauve-qui-peut général, Dieu ne trouve personne de responsable avec qui causer.

Adam et Êve renvoient successivement la faute sur l’autre et pour finir sur Dieu lui-même. Êve s’en tire ici encore à son avantage : plutôt que d’accuser Adam, elle désigne le serpent. Il n’est pas sûr qu’Adam lui sache gré de cette délicatesse qui préserve pourtant une solidarité qu’il a pris l’initiative de rompre. Toujours est-il qu’à partir de ce moment, et de façon inéluctable, l’autre devient pour nous à la fois une menace et le bouc émissaire de notre irresponsabilité. Et Dieu devient le principal objet de cette défiance, l’Autre par excellence, coupable par définition d’avoir mal foutu la création.

Décidément, voilà notre histoire humaine bien mal embouchée. L’interdit de la consommation des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal joue un rôle fondamental dans cette mise en branle de l’histoire. Il y a cela deux raisons : une mauvaise et une bonne.

La mauvaise raison, c’est qu’à peine l’arbre planté et frappé d’interdit, se saisir de son fruit devenait un possibilité inéluctable. Le temps de l’histoire, c’est le temps que ménage cette attente de la transgression, attisée par l’insinuation du serpent. De la part de Dieu, réserver un arbre pour la bonne bouche, c’était une liberté et un risque à prendre. De la part de l’homme, c’était un risque à assumer. Et c’est là où le bât blesse. D’une part, l’homme ne sait pas attendre, le temps l’ennuie. d’autre part, l’homme n’assume pas les libertés qu’il prend avec la liberté de Dieu ; le temps l’effraie.

La bonne raison, c’est que cet interdit n’est pas un « jamais », mais un « plus tard » dont Dieu se réserve la liberté. Notre temps n’est pas seulement le temps de l’attente de la transgression, mais aussi le temps de l’attente des surprises que nous réserve la liberté de Dieu, indépendamment de ce que nous faisons et de ce que nous sommes. Que ce serait-il passé si Adam et Êve n’avaient pas fauté ? Peut-être aurait-on pu mettre Paris en bouteille. Le temps de notre histoire est hélas un temps à rebours duquel il est impossible de remonter. Quelque chose a été manqué dès le départ. Il est impossible de revenir là dessus. Mais ce faux départ reste néanmoins un départ. Si l’homme ne peut pas revenir sur ce départ manqué, Dieu ne veut pas revenir sur ce départ risqué. Pourquoi ? Pourquoi cette histoire ne finit-elle pas sur quelque déluge ? Tout simplement parce qu’il faut bien qu’elle nous mène enfin au moment où nous pourrons dire : « c’est bien vrai, ça ! »

Ce qui est bien vrai, c’est que la fécondité humaine n’est jamais sans travail, ni souffrance, ni souci, ni sueur ; c’est que nous sommes mortels. La Bible ne nous apprend rien de vraiment nouveau à ce sujet. Mais elle prend parti à propos de ce constat : cette réalité triviale est advenue en lieu et place du repentir de Dieu d’avoir pris le risque de créer l’homme. Entre la création et le Déluge, l’exclusion du jardin ressemble à une demi-mesure. Mais une mesure de sauvegarde. D’un coté, les sentences prononcées par Dieu en sanction de la faute assortissent la bénédiction de Gn I (« Soyez féconds et prolifiques ») des terrifiants pépins de la réalité ; de l’autre, elles préservent les promesses de fécondité portées initialement par Dieu sur notre histoire humaine.

C’est pourquoi ces sentences devraient sonner à nos oreilles non comme des malédictions, mais comme une pédagogie de la dignité et de la responsabilité. Non pas que nous soyons dignes de la fécondité promise par Dieu. L’histoire d’Adam et Êve nous dit plutôt le contraire. Mais les sentences qui la concluent nous disent que Dieu ne renonce pas à sa bénédiction. À ceux qui se demandent si la peine, la sueur et la souffrance de l’humanité ont un sens, les sentences de la Genèse disent qu’il n’y a pas de douleurs sans enfantement, que la joie vient toujours après la peine. Enfin, de même que les hommes sont presque des dieux, ces sentences sonnent presque comme une déclaration des droits : les hommes naissent libres et égaux en indignité, mais ils leur a été fait grâce. Et cette grâce est un droit : le droit de répondre de la grâce reçue par des oeuvres fécondes, le droit de ne dépendre de personne d’autre que de Dieu pour ce qui est de sa subsistance et de celle des siens, le droit d’être quelqu’un qui puisse dire « c’est moi » ou « me voici ».