La Bête à Bon Dieu
Ne fermons pas la porte à notre propre avenir
Deutéronome 10, 14 à 11,11
mardi 15 août 2006, par Richard Bennahmias

Notre avenir est-il si fermé que cela que nous ne puissions y laisser entrer personne ? Si oui notre sort pourrait ressembler à celui de Lot se séparant d’Abraham de peur qu’il n’y ait pas assez de pâtures pour tout le monde. Prenons garde à ce qu’en rejetant l’étranger hors de nos murs, nous ne claquions pas la porte au nez de notre propre avenir.
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"Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Egypte vous étiez émigrés"

Ainsi parle la Loi, sans tergiverser !

De quoi faire les cornes aux hommes et aux femmes politiques de notre pays qui n’aiment l’étranger qu’à dose homéopathique, dans des avions "charters" ou dans des camps de concentration qu’ils baptiserons comme par le passé du doux euphémisme de centre de regroupement.

On dira que c’est un peu facile d’invoquer du haut de la chaire un texte vieux d’au moins 25 siècles et de laisser aux techniciens de la politique le soin d’affronter les difficultés présentes. Les capacités d’accueil de notre pays ne sont pas extensibles à l’infini. La sagesse de Monsieur Prud’homme commande donc d’adapter les flux migratoires à ces limites. Voilà un raisonnement bien raisonnable et qui présente cet avantage qu’il nous met en paix avec notre conscience. "Distribuer sans compter du pain et des manteaux à la veuve et à l’orphelin", Dieu le peut sans doute ; mais nous ? A l’impossible nul n’est tenu.

L’inconvénient, c’est que pour limiter les flux migratoires, on va créer deux catégories d’étrangers : les réguliers et les irréguliers. Et il est bien évident que les plus pauvres et les plus démunis seront ces "irréguliers" à qui justement on claquera la porte au nez. Drôle de manière d’aimer l’étranger et de rendre justice à la veuve et à l’orphelin. Il n’est pas sur que Dieu se satisfasse de cette sagesse. Pour qu’il nous laisse tranquille, il n’y a qu’à lui claquer la porte au nez à lui-aussi. Il a l’habitude !

Autre inconvénient : une fois la notion de limite affirmée aussi vigoureusement dans le domaine économique, croit-on qu’il suffise de s’élever pudiquement contre les slogans simplificateurs de l’extrême-droite pour exorciser le complexe de "seuil de tolérance" de sa composante raciste ? Nous ne nous "sentons" décidément plus chez nous. Se sentir chez soi ? Dieu a décidément le don d’enfoncer le couteau dans la plaie ! la Loi dit : "Au pays d’Egypte, vous étiez vous-mêmes des étrangers". Voilà ce qui est insupportable : une fois l’étranger dans nos murs, nous ne nous sentons plus chez nous. Sa présence nous rappelle de façon un peu trop criante que nous ne sommes nous mêmes que des étrangers dans notre propre pays. Pendant plus d’un siècle, nos villes se sont nourries de la foule des paysans exilés de leur terre par la rationalisation croissante de l’agriculture et par l’attrait des salaires réguliers de l’industrie ou de l’administration. Et ça n’est pas fini : on nous répète à l’envie que nous ne pourrons plus désormais nous enraciner ni dans une profession, ni dans des savoirs acquis, ni dans une morale. La mobilité est le maître-mot de notre civilisation. Tout bouge tellement vite aujourd’hui dans nos villes, qu’avec ou sans étrangers en leur sein, nous ne pouvons plus nous y fixer vraiment nulle part. Chaque fois que nous cherchons à nous reconstruire des racines, notre quête se termine dans une mascarade de modes et des looks voués irrémédiablement aux poubelles d’une consommation éphémère. L’odeur, la voix et le visage de l’émigré, qu’il soit français ou non, nous sont d’autant plus intolérables qu’ils mettent à nu cette réalité inconfortable : nous n’échapperons pas au déracinement généralisé.

Mais quoi ! si l’homme a des pieds, c’est pour marcher et non pour prendre racine ! Des pages du vieux Livre émerge une figure d’émigré dont la troublante actualité nous devance : celle d’un Abraham qui quitte ses racines en réponse à une promesse et qui marche, mis debout par la foi. Pour notre part, vers quoi marchons-nous ? Vers quels possibles ? En réponse à quelles promesses d’avenir ? Au delà du traitement pragmatique et politique de difficultés conjoncturelles, la vraie question est précisément celle des limites que nous assignons par avance au possible. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la sagesse qui prévaut aujourd’hui en matière d’accueil de l’émigré a une fâcheuse tendance à réduire les possibles à une peau de chagrin.

Là encore, Dieu pointe son scalpel au plus sensible de la plaie ; la Loi dit : "Tes pères n’étaient que 70 quand ils sont descendus en Egypte, et maintenant le Seigneur ton Dieu t’a rendu aussi nombreux que les étoiles du ciel". "Aussi nombreux que les étoiles du ciel" c’est la promesse qui met Abraham en marche. Si Abraham supporte le déracinement auquel Dieu l’appelle, c’est seulement en raison de la promesse. Et s’il se met en marche, c’est seulement par la foi, c’est à dire en raison de la confiance et de la fidélité à l’avenir que lui ouvre Dieu. Si nous ne supportons plus aujourd’hui le visage de l’étranger que Dieu a placé dans nos murs, si l’image de notre propre déracinement que Dieu place ainsi sous nos yeux nous est devenue intolérable, c’est parce que nous vivons sans foi dans l’avenir qui nous est réservé ici-bas.

Les "trente glorieuses" furent des années de déracinement consenti par tous parce qu’il était porté par un projet social ouvert sur l’avenir. Le déracinement généralisé y fut quasi-concensuellement accepté comme la conséquence et le moteur des progrès de notre prospérité. L’étranger y fut mieux toléré non seulement parce que le travail ne manquait pas, mais aussi parce que le jeu social n’y apparaissait pas comme un jeu où ce que gagne l’un, l’autre le perd. Le déracinement de l’émigré participait d’une dynamique sociale fondée sur le déracinement collectif. Aussi séculière soit-elle, aussi critiquable soit-elle dans ses composantes idolâtres, sans doute trop naïve, la foi en un avenir ouvert offrait à notre quête d’identité un ancrage dans le futur et non cet enterrement dans les valeurs du passé qui prévaut à présent.

Nous croyons aujourd’hui vivre dans un monde économiquement et écologiquement clos. On entend dire par exemple que la solution au problème du chômage réside dans le partage du travail. Sous la générosité apparente du message se cache un sentiment de panique : "il n’y aura pas assez de travail pour tout le monde, faite la queue et prenez un tiquet." Si l’avenir qui nous est réservé est celui d’une pénurie de travail, alors il vaut mieux être les moins nombreux possible à participer à la distribution. Si l’étranger se précipite en foules toujours plus nombreuses aux portes de nos cités, il tombe sous le sens que la part de travail disponible pour chacun sera vite réduite à la portion congrue.

Il y a là-derrière l’idée quasi théologique que notre civilisation est finie, épuisée, et que le travail des hommes ne peut plus désormais y produire de richesses nouvelles. Il y a un rapport étroit entre cette conception d’une humanité limitée dans ses ressources, la recherche de l’identité dans les valeurs de l’enracinement et l’exclusion de l’étranger. Consentir à ce que "la France ne puisse pas accueillir sur son territoire toute la misère du monde", cela signifie d’une part que la misère est la condition normale de l’humanité et d’autre part que l’émigré n’est plus qu’un intrus qui veut échapper à sa misère en l’exportant chez nous. Cela signifie aussi que les promesses d’avenir que l’étranger discerne chez nous, et qui le motivent autant sinon plus que les rayons largement fournis de nos supermarchés, ne sont que des illusions sans lendemain. La France est si petite aujourd’hui ! Et faute de la moindre parcelle de foi dans quelqu’avenir que ce soit, la quête identitaire née du déracinement collectif se perd dans la nostalgie des racines perdues, dans les perversions intégristes du sentiment national, ou, pour ceux qui ne peuvent plus se prévaloir d’aucune autochtonie dans le "Blut und Boden" local, dans la violence du désespoir.

Ce qui est en jeu dans le débat présent sur l’immigration, c’est la foi avec laquelle nous envisageons notre propre avenir. Les fantasmes xénophobes qui hantent aujourd’hui notre société ne sont pour une bonne part que le reflet de notre impuissance à envisager pour notre pays un projet de société ouvert et intégrateur. Nous en avons fini avec les lendemains qui chantent et il ne nous reste plus que ceux qui déchantent. A laisser la question des flux migratoires devenir le thème politique majeur de cette fin de siècle, nous nous enfermons dans une absence fatale de perspectives.

La charité avec laquelle nous considérons l’émigré n’est que le reflet de celle que nous nous vouons à nous-mêmes. Ce qui est en jeu dans le débat actuel sur l’immigration, c’est la foi avec laquelle nous envisageons notre propre avenir. Nous avons à choisir entre la résignation à un avenir fini et limité où il n’y aura pas assez de travail pour tout le monde, et le pari sur un avenir ouvert où il n’est de richesse que du travail des hommes. Devant Dieu ou non, ce qui est aujourd’hui en jugement dans notre attitude à l’égard de l’émigré, c’est notre capacité à convertir à nouveau notre commun déracinement en promesse d’avenir et en projet de développement.

Notre avenir est-il si fermé que cela que nous ne puissions y laisser entrer personne ? Si oui notre sort pourrait ressembler à celui de Lot se séparant d’Abraham de peur qu’il n’y ait pas assez de pâtures pour tout le monde. Prenons garde à ce qu’en rejetant l’étranger hors de nos murs, nous ne claquions pas la porte au nez de notre propre avenir.