La Bête à Bon Dieu
Rien n’est perdu
Dimension spirituelle de l’appel du 18 juin 1940
dimanche 9 mai 2010, par Richard Bennahmias

Ce mois de juin, nous célébrerons le soixante dixième anniversaire de l’appel du 18 juin 1940. C’est l’occasion de nous rendre sensible à sa dimension spirituelle, et sur le sens que le verbe « Résister » peut prendre dans nos histoires personnelles ou collectives.
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Dans l’appel qu’il lance la radio, s’il n’hésite pas à invoquer l’espérance, le Général de Gaulle développe l’analyse politique et stratégique sur laquelle il fonde cette dernière. La dimension spirituelle de la démarche qu’engage Charles de Gaulle le 18 juin 1940 apparaît avec plus d’évidence encore dans l’affiche diffusée à la suite de son intervention à la BBC. Dans sa brièveté, celle-ci met de côté les considérations techniques pour aller à l’essentiel en quelques mots

Livrant le pays à la servitude

Comment ne pas entendre en écho le « Je t’ai fait sortir de la maison de servitude » qui introduit les dix commandements. Le message est clair et la veine en est prophétique : la panique et l’oubli de l’honneur conduisent à la servitude. Comment ne pas y entendre soixante dix années après une question sur ce que c’est que notre honneur de français.

Y a-t-il un « honneur » chrétien ? Sinon celui de tenir ferme dans la confiance que nous accorde le Seigneur et précisément de ne pas céder aux discours de panique dont nous sommes aujourd’hui bien trop souvent abreuvés, en politique, en économie, en écologie.

Cependant, rien est perdu

Répété deux fois dans un texte aussi bref, ce « rien n’est perdu » traduit une intention profonde. Nous sommes au cœur même de l’esprit de résistance qui anime Charles de Gaulle.

Bien sûr, il s’agit de « Sauver la France ». Mais on sent bien que cette France, ça ne sont pas seulement des intérêts économiques, pas seulement un territoire à reconquérir, pas seulement une république à rétablir dans sont état de droit. Il s’agit de ses valeurs, comme on le répète à l’envi aujourd’hui.

À commencer par les valeurs, ancestrales, de l’hospitalité. Le comble du déshonneur pour la France, ça sera de livrer à l’ennemi des populations chassées de chez elles par la guerre, le totalitarisme et le racisme ; des populations qui avaient cru trouver dans « La France » un asile et une protection. Un comble qui fit basculer dans la résistance beaucoup d’hommes et de femmes. Si nous perdons cela, nous nous engageons nous-mêmes dans la servitude, nous oublions « l’honneur », nous nous perdons nous-mêmes.

L’univers libre

Pourquoi pas le « monde libre », tant il est évident que le conflit oppose pour l’essentiel des démocraties à des régimes totalitaires. Mais le Général de Gaulle a l’audace de laisser entendre que la possibilité du salut réside en ceci que l’honneur de la France est tout bonnement engagé dans un conflit cosmique.

C’est parce que l’Univers est libre, et parce que la France entend participer de cette liberté qui la constitue dans ses origines mêmes, dans son nom, qu’elle doit, en dépit de tout, être un jour présente à la victoire de la liberté. Certes, faire « donner » des forces fait partie du vocabulaire militaire, certes, le Général a mesuré la puissance industrielle des Etats-Unis et il parie qu’elle interviendra tôt ou tard. Mais, au-delà de l’analyse géo-stratégique, ce « Dans l’Univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné » témoigne de la confiance dans l’avantage de créativité et de générosité que sa liberté confère à notre Univers.

Si, à la fin, la liberté doit triompher, c’est parce que l’Univers donne.

Le sacrifice et l’espérance

Il nous faut respecter la discrétion que Charles de Gaulle a toujours su conserver quant à sa foi. Mais ces deux derniers mots appartiennent au vocabulaire religieux. Et il est clair qu’ici, si l’espérance est associée au sacrifice, c’est que le sacrifice est ordonné à la promesse de la résurrection.

Aujourd’hui, où nous étreint le sentiment que notre Univers est clos, que l’avenir qu’il nous réserve est bouché, cette référence à la créativité de l’univers libre devrait nous inciter à ne pas renoncer à l’espérance et à la laisser guider nos choix, plutôt que la panique.

P.-S.

Où est le pragmatisme dans tout ça ?

Il est dans la certitude que si en dernière instance la liberté triomphera parce que l’Univers est ainsi fait, en première instance, ce qui va juger de la valeur de la liberté, c’est l’engagement de cette valeur dans l’action et dans la mise en oeuvre des moyens à la hauteur de l’enjeu. Au fond cette guerre est une guerre où deux pragmatismes sont opposés, le libre et le totalitaire.

Il y a aussi, et en cela on peut supposer que le Général de Gaulle est un fin analyste de la mentalité anglosaxonne, que, quoi qu’on puisse en penser, il y a plus de cohérence entre le pragmatisme et la liberté qu’entre le pragmatisme et le totalitarisme.

Il y a enfin que pour le pragmatisme, l’action est le seul moyen de confronter nos croyances et nos convictions à la réponse de l’univers qui nous environne. Avant et pendant l’épreuve, tout est une question de confiance.

Il y a aussi, comme le disait le théologien protestant du 20ème siècle Helmut Thielicke (1906-1986), un "pragmatisme de l’amour", fondé sur la conviction que "l’Univers donne".