La Bête à Bon Dieu
Reconnaître le crucifié
Luc 24, 13 à 35
vendredi 18 août 2006, par Richard Bennahmias

L’histoire de Jésus fut une belle aventure, bien commencée, mal terminée. Maintenant, tout est fichu, voilà tout ! Et le mieux, c’est de s’y résigner. Au regard de la déconfiture de celui en qui les pélerins d’Émmaüs avaient cru reconnaître le Messie, les histoires de tombeau vide et d’anges qui parlent leur semblent de bien pitoyables stratagèmes incapables d’arracher leur conviction.
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Heureusement que l’évangéliste Luc nous met d’emblée dans la confidence : "Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux, mais eux étaient empêchés de le reconnaître."

Nous-mêmes l’aurions-nous seulement reconnu ? Serions-nous seulement capables de le reconnaître ?

Ils sont pourtant en possession de tous les éléments nécessaires : l’histoire que Cléopas raconte au compagnon incognito qui s’enquière auprès d’eux des propos qu’ils échangent est d’une précision, d’une exhaustivité et d’une concision telles qu’elle pourrait servir de noyau à une confession de foi. Mais pour eux, cette histoire est creuse comme est creux le tombeau de celui dont ils espéraient l’avènement et l’onction. Cette histoire est vaine comme est vaine cette Jérusalem qu’ils quittent parce que sa prétention à être la capitale du monde n’est plus désormais que vanité. Quant à ce Jésus en qui ils avaient mis tant d’espoirs, personne ne l’a plus vu depuis que son tombeau a été retrouvé vide. Privés de cette vue, au même titre que la communauté des disciples ou que le cercle des femmes, nos deux pélerins sont orphelins de toute espérance, orphelins d’un maître, orphelins d’un héros, sans même le secours d’une relique pour tromper la souffrance de leur deuil.

Ce fut une belle aventure, bien commencée, mal terminée. Maintenant, tout est fichu, voilà tout ! Et le mieux, c’est de s’y résigner. Au regard de la déconfiture de celui en qui ils avaient cru reconnaître le Messie, les histoires de tombeau vide et d’anges qui parlent leur semblent de bien pitoyables stratagèmes incapables d’arracher leur conviction.

L’inconnu à qui ils confient leur amertume a beau s’emporter, les traiter d’imbéciles, reprendre toute l’histoire à partir de Moïse et des prophètes, cela n’y change rien. Entre Moïse et les prophètes d’une part, et ce Jésus qui les a tant déçus d’autre part, l’échec de la croix a creusé un abîme de non-sens.

Il ne leur reste plus au coeur qu’une révolte d’autant plus douloureuse qu’il la savent désormais sans objet. Ils ne souhaitent qu’une chose : que le feu s’en éteigne au plus vite. Voilà aussi pourquoi ils fuient Jérusalem : pour oublier. Avec ses histoires de Moïse et de prophètes, l’inconnu qui les a accosté ravive avec cruauté la brûlure de leur révolte. À tel point qu’ils prennent conscience de sa profondeur et en viennent à douter qu’elle puisse jamais cicatriser un jour.

Cette inconnu qui retourne le couteau dans la plaie, ils devraient le laisser continuer son chemin. Bon débarras ! Mais au moment où il s’apprête à les quitter à la porte de l’auberge où ils ont décidé de passer la nuit, allez savoir pourquoi, ils lui demandent de rester avec eux. Après tout, ça leur a fait aussi du bien de pouvoir épancher leur amertume dans ses oreilles. Avec la nuit qui vient, il savent que leur révolte remontera par bouffées, qu’elle les réveillera au milieu de la nuit pour leur serrer la gorge à leur donner envie de crier. L’homme qui les a fait parler tant qu’il faisait jour pourrait être d’un grand secours quand la nuit viendra avec son cortège de regrets, de remords et de rancoeurs.

Et l’homme entre pour rester avec eux.

Il se met à table avec eux,

il prend le pain

il le rompt

il le leur donne.

Soudain le visage de Jésus vient se superposer avec le visage de cet homme.

Soudain le corps de Jésus vient se superposer avec le pain qu’il rompt et donne.

Jésus est là, ils le voient.

À peine l’ont-ils reconnu que Jésus disparaît.

Jésus est passé. Ils l’ont vu.

Une fois de plus, ils l’ont perdu. Ils ne le verront plus.

Mais leur tristesse et leur abattement ont disparu aussi.

L’abîme qui séparait Moïse et les prophètes de l’histoire du crucifié a été franchi. L’histoire du crucifié leur apparaît désormais comme l’accomplissement de celle de Moïse et des prophètes. Désormais, une certitude est ancrée en eux : la croix sur laquelle se concentrait tout leur dépit, Dieu en a fait l’escabeau de sa gloire. Le passage du crucifié parmi eux à converti la brûlure de leur révolte en un feu de joie. La fraction du pain a purifié leur mémoire des regrets, des rancoeurs et des remords qui l’alourdissaient pour laisser lever dans leurs coeurs la gratitude et le courage. Tout à coup, les voici redressés, mis en marche vers Jérusalem soudain rendue à nouveau digne d’intérêt. Un monde nouveau s’ouvre devant eux, les voici eux-mêmes ressuscités.

Quand ils fuient Jérusalem, les pélerins d’Emmaüs sont en possession de tous les élements nécessaire pour comprendre ce qui se passe avec Jésus. mais, comme le dit si bien l’évangéliste Luc, leurs yeux sont empêchés de voir. À la suite de Jésus qui vient à leur rencontre et les prend par la main pour les y conduire, l’ouverture de leurs yeux est pour eux-mêmes l’expérience même de la résurrection. Cette expérience, il faut que Jésus la leur fasse partager. Il faut que, par la répétion du geste même par lequel il introduit le drame de sa passion, il remette les pas de ses disciples dans la trace de ses propres pas. Il faut qu’il les accompagne jusqu’au bout de leur deuil pour leur montrer que la croix y ménage une issue heureuse.

Alors, les Écritures peuvent à nouveau prendre sens, entrer en résonance avec leut vie et redevenir porteuses de la promesse de Dieu.

Faire son deuil !… c’est bien de cela qu’il s’agit avec Pâques.

L’expression est à la mode. Cette mode ne serait pas sans valeur si faire son deuil n’était pas trop souvent synonyme de renoncement et de résignation : le maître mot d’une morale de bras baissés et de dos courbés. Un moyen de retrouver la paix en signant des armistices jusques et y compris avec le diable.

Pourtant Jésus accompagne les pélerins d’Emmaüs dans un bien curieux deuil puisqu’il s’agit du deuil de lui-même : un deuil sans concession pour lui-même d’abord. Avec les pélerins d’Emmaüs et après l’épreuve de la croix, il affronte dans l’incognito l’épreuve de la disparition de soi. Un deuil sans concession pour ses disciples : par trois fois, Jésus ravive dans leur coeur la brûlure de l’absence du Maître. Puisqu’il s’agit néanmoins de renoncer, il y a bien une chose dont Jésus et ses disciples consentent finalement à se passer : c’est la vision. Dans le Jésus qui s’escamote aussitôt qu’entrevu, le Dieu qui s’incarne échappe définitivement à toute idolâtrie sclérosante et mortifère. Jésus disparaît, mais la tristesse de ses disciples s’est changée en joie et leur abattement en courage. La vision cesse, mais pour le reste, la vie passe, triomphe tout de même, échappe à tout ce qui lui est opposé de barrières. Jésus devient le nom de cette échappée même, de cette pâque par laquelle il passe et nous fait passer, ses disciples et nous, de la mort à la vie.

À quoi reconnaître Jésus, alors que nous sommes déjà possesseurs de Moïse, des prophètes et du récit de sa passion, de sa croix et de sa résurrection, c’est-à-dire de tout ce qui nous est nécessaire pour comprendre, comment reconnaître son nom et, derrière son nom, son visage sinon, comme ses disciples à Émmaüs, dans toute expérience de résurrection et dans les traces de joie, de force et de courage qu’elle laisse dans son sillage.