La Bête à Bon Dieu
L’exigence du temps
Par Sören Kierkegaard
jeudi 3 décembre 2009, par Richard Bennahmias

Pourquoi n’arriverait-il pas à notre époque, en tant que personne morale, la même chose qu’aux autres personnes morales, même si ce n’est pas précisément au titre du moral, de réclamer ce dont elle n’a nul besoin, de sorte que tout ce qu’elle demande, même si elle l’obtenait, ne saurait satisfaire son besoin qui est de réclamer.

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A ce que j’ai entendu dire, le clergé tient quelques réunions synodales où les respectables frères agitent et résolvent la question de l’exigence de l’époque - en matière religieuse, bien entendu, sinon pareil synode ressemblerait fort aux séances du Conseil municipal. A ce que l’on dit, le synode en serait maintenant venu à cette conclusion que, pour le moment, c’est un nouveau recueil de cantiques que réclame notre époque. Et il est fort possible qu’elle le demande, mais il n’en résulte pas encore qu’elle en ait besoin.
Pourquoi n’arriverait-il pas à notre époque, en tant que personne morale, la même chose qu’aux autres personnes morales, même si ce n’est pas précisément au titre du moral, de réclamer ce dont elle n’a nul besoin, de sorte que tout ce qu’elle demande, même si elle l’obtenait, ne saurait satisfaire son besoin qui est de réclamer.

Peut-être va-t-on bientôt exiger du prêtre un nouveau costume plus favorable à l’édification ; il n’est pas impossible que l’époque émette cette exigence et je suis porté à croire qu’elle en ressent vraiment le besoin. Et si je me propose de recueillir une foule d’attestations écrites sur la façon dont le lundi et le reste de la semaine on comprend le sermon dominical, c’est que je pourrais peut-être aussi contribuer à résoudre la question de l’exigence du temps ; ou, comme j’aimerais mieux dire de son besoin ; de sorte que la question ne se poserait pas sous cette forme : que manque-t-il à la religiosité de notre époque, car on s’égare toujours quand on insère la réponse dans la question, mais bien sous celle-ci : que manque-t-il à notre époque ? - Réponse : la religiosité.

Tous s’inquiètent de l’exigence du temps ; personne ne semble se soucier de ce dont l’individu a besoin. Peut-être n’avons-nous pas le moindre besoin d’un nouveau recueil de cantiques. Pourquoi personne ne songe-t-il à faire cette remarque qui s’impose, et plus peut-être que beaucoup ne le croient, de donner à l’ancien recueil une reliure nouvelle pour voir si ce changement ne satisferait pas au besoin actuel, surtout si l’on autorise le relieur à inscrire : « Nouveau recueil de cantiques. » On pourrait évidemment objecter que ce serait dommage pour la bonne vieille reliure, car, chose curieuse, l’exemplaire de l’ancien recueil qu’on trouve à l’église est d’une fabrication particulièrement soignée : mais peut-être cet aspect avantageux tient-il à un usage fort modeste ; et l’on pourrait ainsi faire observer que les frais d’une nouvelle reliure sont complètement inutiles ; mais à ces arguments, il faut répondre d’une voix profonde, remarquablement profonde : tout homme sérieux de notre époque sérieusement inquiète voit bien qu’il faut faire quelque chose - et du coup, toutes les objections tombent.

Car si certaines petites chapelles et certaines tendances séparatistes en matière dogmatique étaient seules à éprouver vraiment le besoin d’un nouveau recueil, pour faire retentir sous les voûtes de l’église le cri de guerre de leurs réunions de réveil, l’affaire ne serait pas si grave. Mais quand toute une époque met à l’unisson ses voix diverses pour réclamer un nouveau, voire plusieurs nouveaux recueils de cantiques, il faut bien alors faire quelque chose ; l’état actuel ne peut pas durer, ou l’on court à la ruine de la religiosité.

D’où vient que l’on fréquente relativement si peu l’église, du moins en notre capitale ? Eh ! naturellement c’est la faute du vieux recueil de cantiques ; c’est clair comme le jour.

D’où vient que ceux qui ne vont pas régulièrement à l’église y arrivent au moment où le pasteur monte en chaire pour le sermon, ou même un peu après ? Eh ! naturellement par répulsion pour le vieux recueil, c’est clair comme le jour.

Qu’est-ce qui a causé la perte de l’empire assyrien ? La discorde, chère Madame . Et d’où vient que l’on s’échappe peu décemment de l’église dès que le pasteur a dit amen ? Eh ! naturellement, on s’éclipse par dégoût du vieux recueil, c’est clair comme le jour.

D’où vient que le culte domestique soit si rare, bien qu’il soit loisible d’y utiliser d’autres recueils à son choix ? Eh ! naturellement, cela vient d’une si forte aversion pour l’ancien qu’on s’y refuse aussi longtemps qu’il existe, car sa simple existence détruit tout recueillement ; c’est clair comme le jour.

D’où vient que les fidèles conforment si peu leurs actions aux paroles qu’ils chantent le dimanche ? Eh ! naturellement, la raison, claire comme le jour, c’est que le vieux recueil est si mauvais qu’il vous empêche d’agir selon ce qu’il dit.

Et d’où vient alors qu’en tous ces cas il en a malheureusement été de même bien avant qu’il ait été question du besoin d’un nouveau recueil ? Eh ! naturellement, c’est bien clair, il s’agissait du profond besoin des fidèles, de 1eur besoin profond qui n’était pas encore clair à leurs yeux - faute de la réunion d’un synode.

Mais c’est justement pourquoi, me semble-t-il, on devrait hésiter à supprimer l’ancien si l’on ne veut pas tomber dans un trop grand embarras quand il s’agira d’expliquer les mêmes phénomènes, une fois le nouveau recueil adopté. L’ancien rend aujourd’hui service, s’il ne l’a jamais fait auparavant ; grâce à lui, on peut tout expliquer, tout ce qui resterait autrement une énigme, quand on songe aux graves préoccupations du temps et à celles que les ecclésiastiques ont de même chacun non seulement au sujet de sa petite paroisse et des ouailles, mais encore au sujet de toute l’époque.

Mais supposons par contre qu’autre chose se produise avant l’achèvement du nouveau recueil ; supposons qu’un isolé se décide à porter sur un autre point la faute de cet état de choses, qu’il cherche non sans mélancolie à se réconcilier avec le recueil et avec le jour de sa confirmation que ce recueil lui rappelle ; supposons qu’il aille assidûment à l’église, y arrive en bon temps ; chante le cantique, écoute le sermon, reste avec décence jusqu’à la fin, garde le lundi l’impression reçue, aille plus loin et fasse mieux, la garde le mardi et même les autres jours .iusqu’au samedi.

Alors, le besoin d’un nouveau recueil se ferait peut-être moins sentir ; mais d’autre part, comme les fidèles auraient peu à peu appris à se tirer d’affaire tout seuls, le clergé aurait aussi le temps et les loisirs de se consacrer entièrement aux séances du synode où les honorables frères agitent et résolvent la question de savoir quelle est l’exigence du temps - en matière religieuse, bien entendu, car autrement, un synode ressemblerait fort aux séances du Conseil municipal.

Notes

[1] in post-scriptum au miettes philosohiques