La Bête à Bon Dieu
À Père prodigue, fils impossibles !
Luc 15, 11 à 32
lundi 8 mars 2010, par Richard Bennahmias

Après tout, se résoud le fils aîné, il faut bien que jeunesse se passe et il est juste de donner au repenti une seconde chance. Mais après, une fois jeunesse passée, c’est "va et ne pèche plus". Probablement est-ce ainsi que nous avons appris nous-aussi à entendre l’évangile du fils prodigue, perdu, et retrouvé.
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Il faudrait être sourd pour ne pas entendre que l’évangile de la parabole que nous venons d’écouter se trouve concentré dans cette phrase répétée deux fois : "Ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé."

Mais comment résister à la tentation d’écouter cette histoire avec les oreilles du fils ainé ; d’un fils ainé qui, une fois la colère passée, aurait avalé une couleuvre de plus pour se soumettre encore une fois aux bon plaisir du père. Le fils aîné a ravalé sa colère, il a pris bonne note que tout ce qui était à son père était à lui et réciproquement, il a fait passer le veau gras aux pertes et profits. Après tout, se résoud le fils aîné, il faut bien que jeunesse se passe et il est juste de donner au repenti une seconde chance. Mais après, une fois jeunesse passée, c’est "va et ne pèche plus". Probablement est-ce ainsi que nous avons appris nous-aussi à entendre l’évangile du fils prodigue, perdu, et retrouvé.

Il est vrai que beaucoup de détails de vocabulaire nous y invitent. Ne s’agit-il pas dans cette histoire de re-tourner, de re-venir, de re-staurer. Le salut, la justice et la vie, n’est-ce pas de réintégrer le cocon de la maison du Père, la Patrie, le Heimat, le home sweet home familial. N’est-ce pas sagesse aussi d’avertir les enfants fugueurs que l’abondon de la tribu est synonyme d’injustice, de perdition et de mort ? Que peut-on faire de bon hors de la sphère d’influence de l’autorité paternelle ? Peut-on faire autre chose que des mauvaises rencontres sur les chemins du départ et de la séparation ?

Si seulement le fils aîné avait assisté au repentir de son cadet, il en aurait joui, il se serait convaincu de sa propre supériorité. Lui au moins n’avait jamais trahi l’esprit de famille. Lui au moins n’avait jamais fui ses responsabilités filiales. Lui au moins ne s’était jamais séparé du foyer des origines. Lui au moins n’avait jamais quitté père et mère pour aller vivre ni avec des femmes, ni même avec sa femme.

Le fils aîné aurait joui du repentir de son cadet, mais il n’aurait pas compris que le père coupe aussi rapidement court au spectacle de la contrition de son frère, s’empresse avec autant de sollicitude de relever le pénitent et lui rende sa dignité avec une telle débauche de moyens. Et il ne suffit pas de s’esbaudir de la mansuétude du père pour être quite de la tentation à laquelle cède le fils aîné. Transformer la joie insolente du père en miséricorde infinie, c’est s’offrir le luxe de maintenir le frère cadet plus bas que terre, alors que, précisément, la joie du père l’élève.

L’injustice de cette élévation inattendue vient scandaleusement démentir une opinion que le cadet comme l’aîné partagent à leur insu. L’un et l’autre sont en effet d’accord pour penser que la faute réside dans la séparation. Ils sont d’accord pour croire que cette séparation fait mal au père, qu’elle est péché contre lui et qu’ils sont coupables de ce mal. La théologie ordinaire de ce siècle ne nous a-t-elle pas nous-aussi trop facilement convaincu que le péché c’était d’être séparé d’avec Dieu. Nous nous plaisons à penser que, sans la chute, sans doute serions-nous encore dans un état de fusion extatique et lumineuse avec L’Eternelle Vérité.

La faim est un argument en faveur du retour beaucoup plus terre à terre, mais elle est tout de même mauvaise conseillère. Une nourriture même fruste aurait épargné au fils cadet le désolant exercice de nostalgie et d’autoflagellation auquel il se livre sous nos yeux. Pourtant, au coeur de son repentir et du fond de sa culpabilité, quelque chose de positif proteste en lui : c’est en ouvrier qu’il entend rentrer à la maison. C’est une façon peu glorieuse mais honorable de revendiquer la volonté et l’indépendance qui ont présidé à son départ, et en deça de son départ, d’assumer la séparation qui l’a fait naître fils. Son départ redoublait la séparation initiale ; dans son retour, il veut encore ne rien devoir qu’à lui-même. Comme si le fils cadet voulait produire ce dont il est déjà l’héritier par ses propres oeuvres et par sa propre volonté. Du coup l’héritage lui file entre les doigts et, coupé de sa source, s’épuise.

Le fils cadet redouble par son départ la séparation qui a fait de lui quelqu’un d’autre que son père. Le fils aîné refuse l’idée même de cette séparation. Il la dénie, il la refoule, il ne veut rien en savoir. Du coup, bien qu’il baigne dans l’héritage, celui-ci ne lui est d’aucune grâce. Il faudra le flot d’une colère libératrice pour qu’enfin éclate dans sa bouche un "moi" en face d’un "tu" et d’un "il", pour qu’enfin, lui aussi, il prenne ses distances et assume la séparation qui l’élève au rang de fils, c’est-à-dire de quelqu’un d’autre que son père et que son frère. La séparation qui les fait fils, cette séparation dont ils savent qu’elle fut peine et travail pour leur mère, dont ils sentent qu’elle reste pour le père épreuve d’amour consentie, cette séparation, ni l’un ni l’autre ne sont en mesure de l’assumer sainement. Ils en portent la cicatrice comme une honte. Cette honte est cause du départ du fils cadet comme de l’hypocrisie et de la colère du fils aîné.

Nous ne nous supportons pas différents et autres que le Père : séparés de lui, séparés par lui, mis à part, saints. Où est la faute sinon dans le déni et le refoulement de cette séparation, dans la tentative de revenir à un imaginaire état de fusion avec l’origine. Faire de cette séparation, de la différence et de l’altérité qu’elle met en mouvement un sujet de honte et de culpabilité alors qu’en elle réside l’honneur de notre humanité, c’est s’enfoncer toujours plus avant dans la chute ; c’est faire de la dynamique de séparation créatrice qui nous fait autre le moteur même de notre chute. Prendre pour aliénation et déchéance la séparation par laquelle le Père nous fait autres et différents, voilà ce qui seul nous met et maintient en guerre avec le Père.

Pour mettre fin aux hostilités, il faut l’attente du père et, encore loin, mais à l’approche du fils, la spontanéïté d’un premier pas. Il faut un pardon. Le père pardonne d’abord les remords causés par la décision du départ. Dans sa contrition, non seulement le fils continue de réclamer l’initiative d’une séparation qu’il n’a fait que singer par son départ, mais il dit encore que tout le mal vient de cette séparation. Le Père pardonne qu’ainsi son nom de Père soit insulté dans le moment même où il est prononcé. Malgré tout ce qui dans le vocabulaire du retour suggère une sorte de "on efface tout et on recommence", le pardon du Père n’est ni une restauration, ni une remise des compteurs à zéro. Ce serait là pour le Père lui-même se repentir de son oeuvre créatrice. Le père coupe court à la confession du fils et passe outre. Mais il fait aussi passer outre ; son pardon relance la dynamique du départ au moment même où le fils flanche sous le poids d’une culpabilité mal placée. Le Père engendre à nouveau le fils en le faisant sortir de cette complaisance dans la honte qui le retenait encore en arrière et entravait ses pas.

Le fils que le Père élève, ce n’est ni celui qui reste, ni celui qui fait retour, mais celui qui avance et qui va. Ce faisant, il lui permet d’assumer la séparation originelle non plus comme une fatalité, un destin et une chute, mais comme une bénédiction, une vocation et un envoi. Ainsi, l’histoire du fils cadet n’est ni effacée ni oubliée, mais elle retrouve enfin dans le pardon du père l’orientation vers l’avant et l’élan vers la vie que lui avait imprimés la séparation originelle. Ainsi, l’histoire du fils aîné qui, jusque là avait piétiné, est-elle ouverte elle-aussi à la promesse.