La Bête à Bon Dieu
De la peur, de la haine et du pardon
Genèse 50, 15 à 26
samedi 19 août 2006, par Richard Bennahmias

« De grâce pardonne ! De grâce pardonne ! » Deux fois, les frères répètent leur supplique. « Pardonne le forfait et la faute. » Deux fois les frères réitèrent leur confession. « Nous voici tes esclaves ! » Cette fois-ci, c’en est trop : les voilà qui se vendent en échange de leur pardon ! Quelle idée du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, quelle idée du Dieu de Joseph se font-ils ?
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Peur ! ils ont peur, les frères de Joseph !

Et cette peur est nourrie de toute leur rancoeur et de leur haine à l’égard du jeune freluquet qui se pavanait autrefois devant eux en leurs racontant des songes extravagants et prétentieux ; cette peur est alimentée du remord dans lequel les a plongé des années durant l’inconsolable tristesse dans laquelle la perte de son fils préféré avait plongé leur père Jacob ; cette peur est aujourd’hui grossie du ressentiment que leur inspire l’éblouissante réussite de cet arriviste qui les menace de sa formidable puissance.

Jacob est mort ! Les voilà privés de toute protection et laissés une fois de plus aux seules ressources de leur imagination. Les voici qui font parler les morts. « Ton père nous a donné cet ordre avant sa mort… » Comment Jacob aurait-il pu imaginer une chose pareille, lui qui, avant de mourir, avait réuni tous ses fils sous une unique bénédiction ?

« De grâce pardonne ! De grâce pardonne ! » Deux fois, les frères répètent leur supplique. « Pardonne le forfait et la faute. » Deux fois les frères réitèrent leur confession. « Nous voici tes esclaves ! » Cette fois-ci, c’en est trop : les voilà qui se vendent en échange de leur pardon ! Quelle idée du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, quelle idée du Dieu de Joseph se font-ils ? Quel respect du Dieu de leurs pères ont-ils, pour marchander ainsi la vie qu’il leur a donné et la promesse qu’il a faite à leurs pères.

Joseph pleure : il pleure de chagrin sur l’absence de ce père que ses frères trahissent par leur paroles ; il pleure de pitié sur la servilité de ses frères, indigne des fils de la promesse ; il pleure aussi de la joie dont l’emplissent la promesse et la grâce dont il se sait porteur.

Joseph pleure. Et puis il parle.

Abraham avait reçu la première parole de Dieu, Joseph conclut l’histoire des pères. Et, en prononçant le dernier mot de l’histoire des commencements, il s’impose juste derrière Jacob et loin devant ses frères comme le dernier père d’Israël. Il se révèle fils de la promesse et mieux encore, il parle et agit en témoin de l’Evangile de la grâce et de la foi.

Joseph, Père d’Israël :

« Notre père nous a dit de te dire… » Par cette parole et à leur insu, ses frères reportent sur Joseph la paternité de Jacob. C’est comme si ils vendaient leur droit d’aînesse pour sauver leur peau. Ils font de Joseph l’héritier de la parole de leur père. Et Joseph accueille leur parole.

Joseph fils de la promesse :

Abraham avait reçu la première parole : « Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai. » C’est cette promesse que Joseph invoque comme motif de son pardon : « Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu en faire un bien : conserver la vie à un peuple nombreux. »

Pardonner, faire grâce. De tout temps ce fut le bon plaisir du prince. Mais Joseph ne pardonne ni par orgueil de prince, ni par condescendance à l’égard de ces nomades inoffensifs que sont ses frères. Joseph ne pardonne qu’en raison de la promesse. Il pardonne par obéissance au Dieu de son père, au dieu de la promesse : « Suis-je à la place de Dieu ? »

Dans l’extraordinaire aventure à laquelle ses frères ont donné l’impulsion initiale, Joseph a su lire le sceau de la promesse faite à Abraham. Il n’est pas de ceux qui s’enorgueillissent de s’être faits à la force du poignet, il n’est pas de ceux qui jugent les autres du haut de leur réussite. Joseph n’est pas un héros aux prises avec le destin. Joseph est un fils de la promesse. Dans toutes les épreuves qu’il a eues à affronter, à chaque fois, le Dieu de la promesse l’a fait passer de la mort à la vie. Dans les péripéties et les rebondissements de son itinéraire, Joseph a su saisir l’appel du Dieu de ses pères, du Dieu qui fait sortir, du Dieu qui fait passer outre, du Dieu qui pardonne.

Si Joseph pleure, c’est aussi parce que sa vocation se révèle aujourd’hui pleinement à ses yeux, une fois de plus grâce à ses frères autant que malgré eux. Ils avaient voulu lui faire du mal, Dieu en a fait un bien. Dieu a passé outre le mal pour en faire un bien. Dieu a pardonné. Ce qui, aux yeux de ses frères reste un mal qui les ronge encore, lui apparaît désormais comme un bien : le même Dieu qui fit quitter à Abraham son pays et la maison de son père, le même Dieu qui poussa Jacob à s’exiler pour fuir la colère de son frère Esaü, le même Dieu qui engendra une deuxième fois Isaac sur le bûcher du mont Moriya, le même Dieu engendra à nouveau Joseph en le faisant remonter de la fosse où ses frères l’avaient jeté, ce même Dieu lui commande aujourd’hui de faire sortir ses frères de l’abîme de culpabilité dont ils sont encore esclaves. S’il pardonne au nom de la promesse faite à Abraham, c’est qu’en lui, Dieu et lui-seul, a enfanté un fils de la promesse et d’elle seule. Et maitenant, c’est à lui, Joseph, d’annoncer à ses frères la parole qui libère.

Joseph témoin de l’Evangile de la grâce :

« Ne craignez pas ! » Ainsi s’ouvre et se ferme la parole de Joseph. Il voit bien ce que trahissent les propos embarrassés de ses frères : La peur et le remord, et derrière la peur et le remord, la haine. Une haine à la hauteur de la mort qu’il craignent en retour. Les frères de Joseph vivent selon le régime du talion, du marchandage permanent de la faute et du pardon, de la dette et de la rétribution : mort pour mort, menace de mort contre menace de mort.

Joseph ne vit plus selon ce régime. Joseph est passé du coté de la vie. Tout au long de ses aventures, il a appris à lire dans les événements qui lui arrivaient autre chose que les actes d’un Dieu vengeur et sanguinaire. Il a reçu les fortunes de son destin comme une grâce. Cette grâce lui a permis à chaque fois d’agir en homme libre, même lorsqu’il était à la merci du bon plaisir d’un prince redoutable. Jusque dans la prison où l’avaient amené les désirs fous de la femme de son maître, Joseph a toujours cru que Dieu l’aimait. Joseph a toujours su lire le bien que le Dieu qui l’avait fait sortir de la fosse pouvait faire sortir du mal.

Le Dieu de Joseph, le Dieu de la promesse, le Dieu des pères ne marchande ni sa grâce, ni son pardon. Le Dieu de Joseph est le Dieu qui dit : « Ne craignez pas ! » C’est le Dieu qui libère de la peur et qui, en libérant de la peur, libère du même coup de la rancoeur, du ressentiment et de la haine. Joseph ne pardonne pas : il transmet seulement à ses frères une grâce et un pardon dont il a été et dont il se sait aujourd’hui témoin. D’une grâce et d’un pardon qui sont le sens de sa vie : transmettre la promesse. Du passé, Joseph ne fait table rase que d’une chose : la mort, qui toujours nous retient en arrière. Du passé, Joseph ne retient et ne transmet qu’une chose : l’élan de la promesse, l’impulsion qui toujours à nouveau fait ressurgir la vie.

« Ne craignez pas ! » Le témoignage de Joseph donne au livre des commencements sa fin, son but et son sens. Joseph père dans la foi, fils de la promesse et témoin de la grâce vient conclure le livre de la Genèse par ce qui est proprement la Parole de Dieu : « Ne craignez pas ».

La Parole est prononcée et il n’y a qu’à la faire nôtre. Il n’y a qu’à…

Au creux de l’extraordinaire difficulté de ce « il n’y a qu’à » se glissent toute la Bible, de la Genèse jusqu’à l’Apocalypse.

Ne craignez pas !

Parole de Grâce et d’Evangile, forte et exigeante. Impératif au dessus de nos forces, ne serait-ce que quand il résonne au dessus d’une fosse dans les profondeurs de laquelle s’enfonce le cadavre d’un être cher.

Parole de grâce et d’Evangile qui nous place dans l’attente d’un Messie qui l’accomplisse et nous soulage de nos peurs, de nos rancoeur et de nos haines, d’un Christ qui sache nous faire lire le bien que Dieu crée et promet, malgré le mal que nous faisons ou que nous subissons. D’un Messie qui passe outre et nous fasse passer outre. D’un Messie qui nous pardonne, c’est-à-dire qui nous fasse franchir l’abîme qui sépare la mort de la vie.

« Ne craignez pas ! » Parole de grâce et d’Evangile qu’on entendu de la bouche du Christ ressuscité et les femmes revenant affolées du tombeau, et les disciples surpris par les apparitions du crucifié, et Paul sur le chemin de Damas.

« Ne craignez pas ! »

Toi seul, Seigneur nous donne la force et le courage d’entendre et de comprendre cette parole. Toi seul, Seigneur, lui donne de transformer nos coeur et nos vies.