La Bête à Bon Dieu
Dieu apprend son métier
Exode 32, 7 à 14
samedi 19 août 2006, par Richard Bennahmias

Dans la religion, tout se passe dans un face à face circulaire et clos entre le haut et le bas ; pour les face à face de la religion, les veaux d’or suffisent à assurer la satisfaction de la divinité autant que la cohésion et l’identité d’un peuple ; la divinité contemple sa propre image dans l’idole que lui tendent les fidèles et les fidèles contemplent leur propre image dans l’idole qu’il se font de la divinité. Dans sa négociation avec le Seigneur, Moïse brise ce cercle vicieux.
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Ils ont tout de même quelques excuses, ces pauvres Hébreux perdus dans leur désert. À l’issue d’un combat des dieux dont le Seigneur est sorti vainqueur en frappant l’Égypte de dix plaies plus terribles les unes que les autres, ils ont fini par suivre ce Moïse venu d’on ne sait où. Acculés au rivage par les armées de Pharaon qui le poursuivaient, ils n’ont dû leur salut qu’à un miracle auquel il n’ont pas compris grand chose, sinon que le Seigneur, le dieu de ce Moïse, était un dieu puissant et qu’il valait mieux être de son côté que contre lui. Par la bouche de Moïse, ce dieu sans nom s’est adressé à eux. Il leur a imposé par contrat une loi au terme de laquelle il leur est, entre autres choses, interdit de se faire et d’adorer quelque image de la divinité que ce soit. Ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, cela, ils arrivent encore à le comprendre, ça permet de vivre en paix avec ses voisins. Mais ne pas pouvoir se représenter leur divinité tutélaire, voilà qui les plonge dans la plus totale perplexité.

Manifestement, la seule balise sur laquelle ils auront désormais le droit de prendre leurs repères, c’est la parole de ce Seigneur sans nom. Encore cette parole ne leur est-elle pas adressée directement, mais par l’entremise de ce Moïse et de son cousin Aaron. Si les écrits restent, les paroles s’envolent. Voilà sans doute pourquoi le Seigneur trouvera bon d’inscrire lui-même sur la pierre les dix principaux commandements de la Loi ; une loi sensée sceller définitivement l’alliance passée entre le Seigneur et le peuple qu’il s’est choisi.

En attendant, le porte-parole s’est absenté et tarde à revenir ; les voilà seuls dans ce désert où la conviction arrachée par les exploits du Seigneur se perd peu à peu dans les sables d’une mémoire abandonnée aux vents de l’angoisse. Le pauvre Aaron fait tout ce qu’il peut pour rassurer son monde. Mais il faut avouer qu’en quittant le camp des Hébreux, son cousin Moïse l’a laissé aux seules ressources de son imagination. Que faire pour raviver la mémoire défaillante de ces Hébreux à la nuque raide mais à la tête comme une passoire ? Comment leur rappeler la puissance du dieu qui les a fait sortir d’Égypte à bras fort et à main levée ?

Aaron fait avec ce qu’il a : l’or des Hébreux et sa sagesse de prêtre. L’or que les Hébreux avaient soutiré aux Égyptiens au moment de leur départ, n’est-il pas salutaire de les inviter à s’en séparer ? Ce serait à coup sûr éviter pour l’avenir bien des occasions de querelles, de vols et de crimes. Pourquoi ne pas l’utiliser pour cimenter la cohésion d’un peuple désemparé et au bord de l’implosion. Et quel meilleur piédestal donner à la présence d’une divinité puissante comme le Seigneur que l’échine d’un taureau dont la vigueur serait rappel des hauts faits passés et la jeunesse promesse des exploits à venir. L’identité du peuple lui-même ne se trouverait-elle pas confortée par la contemplation d’une telle merveille ? Un but aussi élevé ne mérite-t-il pas qu’on y mette le meilleur se soi-même ? Le génie d’un peuple et de ses dieux ne s’y trouve-t-il pas inscrit dans le métal pour l’éternité ? Une fois l’oeuvre d’art achevée, Aaron se frotte les mains avec le sentiment du devoir accompli et il attend sereinement le retour de Moïse.

Si le camp des Hébreux a retrouvé la paix grâce à la sagesse et à l’habileté d’Aaron, il n’en va pas de même du côté du couple que forment Moïse et le Seigneur. « Ton peuple s’est corrompu… » On croirait entendre une mère qui s’adresse à un père pour lui dire que leur enfant a fait des bêtises. Le Seigneur va même jusqu’à attribuer à Moïse la paternité et la maternité de ce peuple : « ce peuple que tu as fait monter du pays d’Égypte. » Non, le Seigneur ne viendra pas s’assoir sur le piédestal qu’on lui a ménagé. Il prend ombrage de l’oeuvre d’art sculptée avec amour par Aaron. Il va même jusqu’à accuser les Hébreux de prendre le piédestal de la divinité pour la divinité elle-même. Un piédestal suggestif, ça n’est pas la divinité, toutes les religions s’accordent sur ce point. C’est leur faire injure que de prétendre le contraire. À tout prendre, l’oeuvre d’art permet de se consoler de l’absence du dieu et rassure quant à l’éventualité de son prochain passage.

Le Seigneur veut un peuple pur à la foi ferme et inébranlable, un peuple capable de se passer de prothèses pour soutenir sa foi. En fait de peuple saint, comment pourrait-il se satisfaire d’une bande de va-nu-pieds toujours prêts à se contenter d’à peu près et à se précipiter sur le premier succédanné de présence divine venu, aussi admirable soit-il. Non, le Seigneur ne veut pas d’un peuple incapable de se satisfaire de sa seule parole. Il est profondément déçu et ne cache pas la violence de son dépit. Ce n’est ni la première ni la dernière fois que la Bible surprend le Seigneur dans un tel accès de fureur, mais il est tout de même paradoxal qu’une divinité qui en manifeste l’impulsivité avec une telle répétitivité refuse de se laisser représenter sous la forme d’un taureau.

Moïse a gardé longtemps les bêtes de son oncle Jéthro et il s’y entend en matière de taureaux. Il ne se laisse donc pas démonter et entame la négociation. La colère du Seigneur lui aura au moins permis de savoir ce qu’Il a sur le coeur : ce n’est pas d’un taureau dont le Seigneur veut comme représentation, mais d’un peuple tout entier. Un peuple souple comme l’acier, fidèle comme l’or et dur comme le diamant. « Miroir, miroir magique, suis-je toujours la plus belle ? » Le Seigneur voulait un peuple à son image et l’image se révèle peu flatteuse ! Tel est le fond de sa colère. Le Seigneur voulait faire du peuple Hébreux le miroir de sa toute-puissance. Devant les défaillances du miroir, il est prêt à le briser pour en polir un autre. Là encore, ça n’est ni la première ni la dernière fois que la Bible surprend le Seigneur dans de telles dispositions d’esprit. Le Seigneur n’aurait-il interdit à son peuple de pratiquer l’idolâtrie que pour mieux jouir seul des plaisirs qu’elle procure ? Tout ce passe comme si le peuple qu’il s’est choisi s’employait par ses imperfections et ses faiblesses à Le guérir de cette idolâtrie narcissique qu’il se voue à lui-même.

Puisque le Seigneur s’est lui-même laissé prendre au piège de l’image qu’il prétendait épargner à son peuple, c’est ce piège-même que Moïse va utiliser pour Le ramener dans de meilleures dispositions. Il va faire subir à la logique de l’image une inversion radicale en invocant la réputation du Seigneur vis à vis des autres peuples. « Tu as créé ce peuple à ton image, soit ! cette image n’est pas à la hauteur de l’opinion que tu te fais de toi-même, soit ! Mais quelle opinion les autres peuples vont-ils avoir de toi, à commencer par ceux de l’Égypte, si tu détruis les Hébreux maintenant, après avoir donné naissance à ce peuple par des hauts-faits qui ont défrayé la chronique. Ce n’est pas l’image que ce peuple te renvoie de toi-même qui est importante, mais l’image que les relations que tu entretiens avec lui donnent de toi à l’extérieur. » La logique de l’image n’est plus ici celle du miroir, mais celle de la projection. Il ne s’agit plus de face à face, mais d’une relation orientée du don de soi au témoignage vers autrui.

Dans la religion, tout se passe dans un face à face circulaire et clos entre le haut et le bas ; pour les face à face de la religion, les veaux d’or suffisent à assurer la satisfaction de la divinité autant que la cohésion et l’identité d’un peuple ; la divinité contemple sa propre image dans l’idole que lui tendent les fidèles et les fidèles contemplent leur propre image dans l’idole qu’il se font de la divinité. Dans sa négociation avec le Seigneur, Moïse brise ce cercle vicieux. Il fait comprendre au Seigneur que sa relation avec son peuple, aussi agitée soit-elle, n’est pas une relation de face à face, mais qu’elle fait signe de ce qu’il est et veut être pour l’humanité toute entière : créateur et sauveur. En créant ce peuple à partir de rien, un rien vers lequel les Hébreux ont toujours tendance à retourner dès qu’on les abandonne à eux-mêmes, le Seigneur s’est engagé sur la voie irreversible d’un don de lui-même total et sans retour.

Pour être inégale, l’Alliance entre une divinité puissante et un peuple vacillant n’en est pas moins contraingnante pour les deux parties. Maintenant qu’Il s’y est engagé, il ne reste plus au Seigneur qu’à soutenir continuellement la faiblesse de son peuple par un amour sans faille ; si du moins Il souhaite rester digne à ses propres yeux de l’opinion qu’il souhaite donner de lui-même. Sinon, il subira le sort des autres divinités : une idole qu’on jette quand on en a oublié le nom et épuisé les vertus. Les dieux sont comme les civilisations auxquels ils sont attachés : ils meurent avec elles. Et les oeuvres d’art qui les représentent ne sont plus bonnes qu’à susciter la nostalgie des temps révolus et des gloires passées.

Sans doute ne s’élève-t-on pas sur les ruines des civilisations disparues au rang d’unique divinité créatrice et rédemptrice de l’humanité et de l’univers sans consentir quelques sacrifices d’amour propre. Si l’histoire d’Israël est celle de la lente éducation du peuple Hébreux, elle est aussi celle de la maturation progressive de Dieu. Nul ne peut dire si l’histoire de cette maturation culmine avec le don total de Lui-même par le Seigneur en Jésus sur la Croix. Nul ne peut dire si l’éducation à laquelle le Seigneur soumet le peuple Hébreu s’y épuise ou si elle continue aujourd’hui encore de s’accomplir dans l’histoire universelle. Nous autres chrétiens pouvons seulement confesser qu’au regard de la logique de don et de témoignage qui s’inaugure dans la négociation entre le Seigneur et Moïse, le drame de la croix et de la résurrection présente au moins le privilège de l’exemplarité : de la mort à Golgotha à l’épisode du tombeau vide, toute image susceptible de s’offrir au face à face religieux échappe à notre emprise, Dieu se fait totalement amour et don et d’au devant de nous, nous appelle au témoignage de ce don et de cet amour vers autrui. Pour nous, c’est sur le fond de cette foi qu’il nous est donné d’organiser notre relation avec Dieu et avec les autres membres de notre commune humanité.