La Bête à Bon Dieu
Généalogie et solidarité universelle
lundi 11 septembre 2006, par Richard Bennahmias

Poussées jusqu’à une quinzaine de générations, les recherches généalogiques nous distinguent du troupeau humain. Poussées au-delà, elles nous y replongent inéluctablement.
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À la première génération, j’ai deux parents, à la deuxième génération, quatre grands-parents, à la troisième, 8 arrière-grands-parents. À la Nème génération, le nombre de mes ascendants s’élève à (2x2x2 ….X2)n fois, ou 2n. Ce qui me fait 1 024 ascendants à la dixième génération, 1 048 576 ascendants à la vingtième génération, et un peu plus d’un milliard d’ascendants à la trentième génération.
À raison de 25 ans par génération en moyenne, cela me ramène respectivement au 18e, au 16e et au 13e siècle. Sachant qu’à cette dernière époque, la population mondiale est évaluée à 410 millions d’habitants, je peux donc en conclure qu’à l’échelle de 30 générations, nous sommes théoriquement tous cousins, et plutôt deux fois qu’une. Nous sommes donc tous descendants de Saint-Louis, de Charlemagne, mais aussi d’Attila ou de Mahomet. Avec un peu de patience, nous devrions tous pouvoir dessiner dans le labyrinthe généalogique un chemin qui nous mène jusqu’à eux. Au-delà de 15 générations, chacun peut se choisir à peu près les ancêtres qu’il veut ! Si Jésus avait eu des enfants (peut-être en a-t-il eus, qui sait ?), nous serions aussi tous ses descendants. Quant à Lucie, inutile de se poser des questions, elle est notre mère à tous.
Poussées jusqu’à une quinzaine de générations, les recherches généalogiques nous distinguent du troupeau humain. Poussées au-delà, elles nous y replongent inéluctablement. Au jour d’aujourd’hui, l’époque où le nombre d’ascendants d’un individu et la population mondiale estimée sont égaux se situe entre le 13e et le 14e siècle. En deçà du 13e siècle, un fois passée cette limite de 7 siècles et de 25 générations, la distinction généalogique s’estompe au profit d’une solidarité génétique universelle : nos lignées se tricotent, se croisent et s’entrelacent en un tissu de plus en dense et de plus en plus serré.
Ainsi donc, l’aspiration à l’authenticité et la recherche de racines auxquelles correspond l’engouement pour les études généalogiques ne nous apportent aucune garantie en la matière, bien au contraire. Mais, elle fait paradoxalement beaucoup mieux : plus on la pousse loin, plus elle nous ramène à notre commune humanité. À défaut d’un couple unique, blanc, jaune ou noir, nous sommes tous issus sinon d’une souche unique, du moins de souches qui, pour être distinctes, n’en ont pas moins inéluctablement enchevêtré les parties les plus anciennes de leurs troncs. De Cham, Sem et Japhet à Adam et Ève, les héros des premiers chapitres de la Genèse symbolisent cet enracinement solidaire de notre humanité aussi bien dans les horreurs dont elle est capable que dans les promesses dont elle est depuis toujours porteuse.
C’est probablement le sens profond de ce surprenant passage des dix commandements où la divinité nous dit qu’elle poursuit la faute des pères chez les fils sur trois et quatre générations mais prouve sa fidélité à des milliers de générations. À partir de là, la vocation de la généalogie consiste peut-être à suivre d’une génération à l’autre le fils rouge du projet créateur de Dieu, à nous libérer des fatalités attachées aux fautes, aux échecs et aux erreurs de nos ascendants les plus proches et, à travers eux aussi, à renouer avec les bénédictions dont la promesse faite à Abraham gratifie chacun et chacune d’entre nous en particulier.