La Bête à Bon Dieu
Un monde à naître
Une mythologie efficace du progrès
jeudi 19 octobre 2006, par Richard Bennahmias

« J’estime en effet que les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. … Elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet : la création toute entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. » (Romains 8, 18 à 22)
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Décadence

« Tout fout le camp ! » : Cette expression familière rend parfaitement compte de la conception antique du monde : une fois le geste créateur accompli dans la perfection par la divinité, le cosmos ne peut en effet que tomber en décadence. Cette conception est fondée sur l’expérience quotidienne de l’usure et du vieillissement.
Cette compréhension est associée à la certitude que le monde chute inéluctablement vers sa fin. Comme c’est le cas, aussi chez l’Apôtre Paul, tous les dérèglements moraux, politiques ou naturels sont interprétés comme des signes avant-coureurs de la déflagration finale.
La seule issue envisageable, c’est la création d’un monde nouveau. Au temps de Jésus, cette conception est partagée par les stoïciens d’une part et les pharisiens d’autre part. Les uns et les autres sont convaincus de la fin et de la recréation imminente du monde.

Progrès

Conformément à la conception pharisienne de la fin des temps, les premiers chrétiens interpréteront initialement la passion, la croix et la résurrection du Christ comme la réalisation de ce basculement du monde ancien au monde nouveau. Mais l’attente sans cesse différée de l’avènement définitif du règne nouveau par le retour du Christ en gloire va progressivement bouleverser cette perspective d’une pure et simple succession.
Le coup de génie de Paul consiste à interpréter ce temps d’attente comme une période de mise au monde. Le monde nouveau a été inauguré par la croix et la résurrection, il est déjà là, mais il est en devenir. Pendant cette période d’advenir du monde nouveau, création ancienne et création nouvelle cohabitent. Pour les chrétiens, ce temps d’intérim se caractérise par une tension entre ce que Saint-Augustin appellera les deux cités, et Luther les deux règnes. Paul nous invite à comprendre cette tension comme une naissance et non pas comme une simple superposition. Notre temps est désormais mis en mouvement par une tension entre chute et rédemption, entre décadence du monde ancien et progrès vers le monde nouveau, comme le temps d’un monde à naître.

Promesse et espérance

À y regarder de plus près, le coup de génie de Paul s’enracine dans l’Ancien Testament, dans le lien étroit qui unit promesse et espérance. Les conceptions du temps présentes dans l’Ancien Testament sont certes multiples. On y trouve bien sur l’idée d’une création en décadence dès les premiers chapitres de la Genèse. L’histoire du déluge est déjà en elle-même l’histoire d’une nouvelle création. Les livres des Rois racontent sans complaisance la décadence et la fin de la monarchie juive. On y trouve, dans le livre de l’Ecclésiaste notamment, l’idée d’un univers sans commencement ni fin.
Mais s’il est fil rouge qui parcours la quasi totalité des livres de l’Ancien Testament, c’est celui de la promesse, du « Croissez et multipliez » initial à la promesse faite à Abraham d’une nombreuse descendance, en passant par celle faite à Noé.
Qu’est-ce qu’une promesse, sinon un projet d’avenir inscrit dans le passé et dont la réalisation est en devenir ? Inscrite dans le présent, l’espérance est la conviction personnelle ou collective qui nous maintient en lien avec les promesses reçues dans le passé et nous invite à anticiper sur leur accomplissement à venir. Elle est, dans le présent, l’embryon toujours vivant d’un monde à naître ; et pas seulement en nous, mais autour de nous aussi dans les évènements qui témoignent de l’advenir du monde nouveau et peut-être surtout dans les gestes par lesquels nous l’exprimons.

Enfants d’Abraham

Quel rapport entre l’augmentation du nombre des naissances constaté dès 1943, et qui aboutira à notre baby-boom de l’après guerre, et la certitude affirmée par Paul que les tribulations subies pas les premiers chrétiens ne sont qu’une conséquence de leur participation aux douleurs de l’enfantement d’une création nouvelle ?
Le thème de la naissance n’intervient pas dans la Bible comme une simple image de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui le progrès : toute naissance réelle, que ce soit celle d’une personne ou d’un peuple, se trouve dès l’origine assortie d’une promesse et en porte concrètement témoignage. Mais, parce qu’elles concentrent en elles l’expérience à laquelle toute autre fécondité se réfère, la conception, la gestation et la naissance d’un enfant sont témoignages de l’avènement du monde nouveau, de la réalisation progressive et inéluctable de sa promesse. Tout enfant à naître est un enfant d’Abraham. Et son baptême est inscription de sa naissance dans la promesse dont elle procède.





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